Correspondance De Chateaubriand Avec La Marquise De V Un Dernie
Chapter 8
_P.-S._ M. de V. me presse d'aller à Paris pour l'affaire dont je vous avais parlé cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-même que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au mois d'octobre, précisément au moment où vous en serez parti, et il est probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-même.
XXXIX
_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 22 août 1828.
Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve d'attachement que je vous aie encore offerte!
J'ai relu votre dernière lettre, et j'y ai remarqué un doute qui ne m'avait pas arrêtée d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je trouve que, malheureusement pour nous, vous êtes un pauvre ami qui n'a pas bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de la lettre ce que vous dites, même ceci: _«Vous vous ennuyez peut-être de m'écrire? vous trouvez peut-être mes lettres trop régulières?...»_ Puisque j'avais laissé en arrière la réponse à ces injustices, je veux bien en faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre cœur, s'il y a place pour Marie!
Vos lettres sont ce que je désire le plus, et la seule chose qui puisse me faire plaisir.
Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amitié, et même de tendresse, qui, depuis près d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si doux, réglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous êtes pour moi!
Adieu, mon maître bien-aimé!
MARIE.
_P.-S_. J'avais depuis longtemps une demande à vous faire; j'ai eu tort d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un grand nombre de vos amis possèdent ce que je désire. N'avez-vous pas autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me donner une idée de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut abandonner ma retraite chérie et menacée, que je ne puis garantir, j'y laisserai cette chère image, comme pour la protéger et lui porter bonheur.
XL
__De M. de Chateaubriand__
(_écrit par un secrétaire_)
Votre lettre m'a fort affligé, et je ne puis y répondre de ma propre main, comme vous le voyez, car je viens d'éprouver une fièvre rhumatismale, qui m'a laissé dans un grand état de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze, c'est-à-dire le 7 septembre, pour Rome.
J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous répondrai courrier par courrier. J'espère vous écrire la première fois moi-même, et vous dire mieux qu'aujourd'hui.
CHATEAUBRIAND. Paris, 23 août 1828.
XLI
_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 30 août 1828.
Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir! Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!... Hélas! mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure? Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les vœux sont inutiles, les prières sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui, inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux lui cachent ma présence... mes soins timides sont sans succès, elle s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître, où êtes-vous?
Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente!
Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse? Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique lassera-t-elle votre cœur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux modèle de La Fontaine, et, comme à lui, _un songe, un rien, tout me fait peur quand il s'agit de ce que j'aime_.
XLII
_De M. de Chateaubriand_
Paris, ce 2 septembre 1828.
J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise, aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle. Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu la _Sainte Thérèse_ à la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste très beau et très ressemblant.
[Note 31: David d'Angers]
Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome, mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres; elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends encore une lettre de vous, ici, avant de partir.
Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment pour elle.
XLIII
_À M. Chateaubriand_
La Voulte, 6 septembre 1828.
Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée; ma situation vis-à-vis de vous le comporte.
Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si... votre réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.
Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons donc point!
Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait. Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près.
Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez toujours»!... En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc, je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien. Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose que vous ayez de Marie?
Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même! Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la violette!
Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais, dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de ne m'avoir rien dit de vos santés.
La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite, c'est la première.
Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi!
Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi, et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.
MARIE.
Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise.
XLIV
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 3 septembre 1828.
Je venais de mettre à la poste la lettre que je vous ai écrite hier, lorsque la vôtre est arrivée. Hélas! vous passez la vie comme moi auprès de ceux qui souffrent! J'espère que Dieu vous rendra votre mère.
Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage à Paris? Je ne serai plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux à vos affaires! Oui, très certainement, je reviendrai bientôt de Rome, et je vous verrai.
Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore m'arriver ici!
Tout à Marie.
XLV
_De M. de Chateaubriand_
Paris, ce samedi 13 septembre 1828.
Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi. Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si, par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que quand je l'aurai vue.
Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie.
Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce quelque chose qui puisse vous déplaire?
J'accepte vos vœux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous. Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie.
XLVI
_À M. de Chateaubriand_
H..., 23 septembre 1828.
Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche. J'ai vu dans l'_Itinéraire_ que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un cœur plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver, sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé. Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums se seront perdus, mais le cœur de votre amie n'aura pas changé.
L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances chéries, le cœur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives, et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!
[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de Montmorency.]
J'ai reçu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre départ: j'y répondrai quand vous serez à Rome.
Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon maître trop admiré et trop chéri! Ne m'oubliez pas!
MARIE.
Violette odorante de la lisière du bois des pins, sur les bords de l'Érieu.
H..., 23 septembre 1828.
XLVII
_De M. de Chateaubriand_
Milan, 29 septembre 1828.
Je veux vous prouver que la distance ne fait rien à mes sentiments. Je mets ce petit mot à la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hélas! je revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rôle de voyageur a fini avec ma jeunesse. Adieu, je vous écrirai de Rome.
CHATEAUBRIAND.
XLVIII
_À M. de Chateaubriand_
H..., 9 octobre 1828.
Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes. J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent, presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre; mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres, de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon cœur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir une âme tendre et méditative autour d'un homme politique... ces pensées m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde, m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées, vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie... En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le cœur de mon ami se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon cœur de se répandre devant vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les vœux de mon cœur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre, jour de votre naissance et de votre fête?
Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue, il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux. Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir.
J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre jusqu'à votre retour.
Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux qui sont comblés des douceurs de votre amitié.
XLIX
_À M. de Chateaubriand_
H..., 23 octobre 1828.
Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien. Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur solitaire qui vous attend.
Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse de l'espace.
Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice, si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes lettres!
À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau! Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
Les convenances sociales modifieront un jour l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à ce qu'il ait cessé de battre.
Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue...» Cela ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez...» Mais pourquoi donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante, dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses, et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient rencontrés.
[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine de Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!
Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres... je prends courage et j'avance: bientôt deux mois seront passés.