Correspondance De Chateaubriand Avec La Marquise De V Un Dernie

Chapter 7

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_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit la _Gazette_, que je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir avec rapidité: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris congé du roi_. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs de cœur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter, et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me soignèrent de bon cœur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie. J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable (hors une fois)!

Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V. revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même. Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir, de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon cœur en vous apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!

_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Débats_. L'article paru ne confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste, abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11. Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand, dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse: _quoique absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.» Ces paroles excitent un enthousiasme général... Voilà donc la confirmation de votre départ! Les termes sont ceux que mon cœur aurait employés; mais il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtes _absent de la France!_ Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer.

_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions, malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles.

_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais voici une lettre de vous. Elle est timbrée de _Paris 13 juin, Chambre des Pairs_. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi! Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon cœur souffrant, comme un baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui; mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue par vous, je ne vous donnerai que des consolations.

Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire, vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde vallée.

J'ai lu, dans les _Débats_ du 13, un article qui commence ainsi: «M. de Villèle et ses plans secrets...» Cet article est de vous, c'est le réveil du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire, elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de cette troisième persécution.

Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus.

C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous eussiez une idée vraie du cœur qui vous aime.

Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité, vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre que vous; mais vous, qui connaissez le fond des cœurs, vous voyez le mien. Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe qui se fait jour dans le marbre et le granit.

Adieu, mon maître chéri, mes vœux vous suivent.

MARIE.

XXXIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 24 juin 1828.

Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villèle, et, ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin, vous êtes guérie. Dieu soit loué! Venons aux faits! Il est impossible désormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord deux grands mois à nous écrire. Ensuite je reviendrai à chaque session, et il est plus que probable que je ne ferai pas un long séjour à Rome.

Comme je reviendrai seul en France, je suis déterminé à revenir par la Corniche et aller vous voir dans votre désert; vous pouvez y compter. Nous nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sûre!

Ce n'est aucune des idées qui semblent vous être venues qui fait la difficulté pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque impossibilité où elle est de rompre des habitudes intérieures de sa vie et de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tentée de prendre avec elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a pu arriver à une détermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait une folie. Si quelque hasard vous la faisait connaître, alors il y aurait quelque chance; encore, il ne faudrait guère y compter.

Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai votre vie! Un peu de temps encore, et les difficultés s'aplaniront.

Vous vous êtes trompée sur l'article. Depuis la chute de Villèle, je n'ai pas mis un seul mot dans les _Débats_, ni n'y mettrai. L'article, je crois, était de Salvandy.

XXXV

_À M. de Chateaubriand_

Hlle, 25 juin 1828.

J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela, pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là, mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29]. Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent, qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie, mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais.

[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2 mai précédent.]

Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon cœur des plus tendres, des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus autrefois par rapport à vous, et à son occasion.

J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi, sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au pavé du chœur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30] était là... Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais; que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement de cœur sans nous être jamais vus!

[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]

Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant qui vous contente, dites-le-moi!

Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome, que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.

_Du 28 juin._ En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis. Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et, puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas celle-ci parce que mes rossignols et mes _prognettes_ (nom vulgaire des hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en parlant d'eux?

Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur.

_Du 28 juin_. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en suis peinée.

Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort simple et fort convenable, dans le fait.

Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger. De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt, sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.

J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: _venez à moi!_ et le plaisir d'y répondre par une confiance _imprudente_, par un dévouement _impossible_, me faisaient affronter bien des choses qui me sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.? J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!

La Voulte, 30 juin.

Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte, et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été si nuisible à une famille estimable.

Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!

M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.

Vous me dites: «_Nous nous verrons avant de quitter la vie_», et, plus loin: «_c'est moi qui arrangerai votre vie!_» Ces paroles sont douces, je les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal.

XXXVI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, lundi 7 juillet 1828.

Je n'ai rien remarqué dans vos lettres qui pût motiver vos craintes sur les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprès desquels vous avez été éloquente du respect et de l'estime, mais les tenir à distance, ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours prêts à faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur confier, et de notre devoir de leur taire.

Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il était praticable, aux inconvénients près du caractère et des humeurs, que je ne puis vous détailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait, serait de venir directement à Rome. Là vous feriez la connaissance de Mme de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous resteriez.

Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je revinsse dès le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destinée ne me permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc à peu près sûr de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la France. En vérité, j'en suis quelquefois à croire que je ne partirai pas.

Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi, et à Marie de m'aimer!

XXXVII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce 9 août 1828.

Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines. J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.

XXXVIII

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 14 août 1828.

Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ, je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.

J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont suivi.

À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée, pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous, j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.

Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous _prévenir_.

Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les jugez autrement.

Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon cher maître! Mes vœux vous suivront partout, et votre nom me sera cher tant que je vivrai.

MARIE.