Correspondance De Chateaubriand Avec La Marquise De V Un Dernie
Chapter 5
Je vous remercie du fond du cœur de vos bontés; pardonnez si je ne les mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller moi-même _solliciter_, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors le cœur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à la _lie_ des sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai besoin que d'ombre et de silence.
Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté.
MARIE.
Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribué à faire entrer M. Hyde de Neuville au ministère: je ne vous soupçonne pas de froideur envers vos amis.
XX
_De M. de Chateaubriand_
Paris, le 21 mars 1828.
Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!
Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?
Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est sage, de longue années de repos sont assurées à la France.
Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps, vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami!
XXI
_À M. de Chateaubriand_
Hlle, 24 mars 1828.
Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois, je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_. Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui n'atteignent qu'un ou deux cœurs... on retrouve alors la force de reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis de moitié dans mes rêves.
Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais, nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme vous en prenez à sa vallée?
Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux. En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre _royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant, si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc, pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me persuade que vous n'êtes pas souffrant.
Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.
_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et de l'autre!_
_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie, c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et n'oubliez pas votre dernière sœur!
MARIE.
XXII
_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 29 mars 1828.
Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement, même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous _en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi. D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.
Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une nomination... J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si loin... J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou qui du moins ont souffert librement.
Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous! Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon pour tous les maux.
MARIE.
XXIII
_De M. de Chateaubriand_
Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)
J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce qu'on perd.
Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur d'être encore trompé.
Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. _L'Infirmerie_ est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les affaires.
Mille tendres hommages à Marie.
XXIV
_À M. de Chateaubriand_
Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie.
Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée, vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée. C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes, les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes tendres, l'absence est comme un néant tourmenté.
Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là.
Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et comment, sans le savoir, vous avez peut-être décidé de mon sort.
M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheuses _catégories_, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse. Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ, s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que, dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes, et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire... Si l'influence que vous exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté...
[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le nouveau cabinet.]
Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon cœur, et confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien. Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je regretterais le pouvoir de vous les faire partager.
Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes vœux fussent exaucés; s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que vous perdriez le désir de le quitter.
MARIE.
XXV
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 18 avril 1828.
Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée! Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je? et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de temps j'en vienne à quelque parti.
J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.! Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!
[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation de Chateaubriand.]
XXVI
_À M. de Chateaubriand_
Hlle, 25 avril 1828.
Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime, d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix, se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon cœur; elles me contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme, vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.
[Note 24: Des œuvres complètes.]
Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous répondrais pas autrement.
Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais, pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre... Vous me grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir, les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais, je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites, et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même.
À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez fort augmentée vous-même, par la supposition répétée que _votre vue détruirait mon illusion_... J'en fus blessée dès le commencement, je m'en défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme, et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance. Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle, nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service.
Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres (malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte. Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque, peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est qu'une charge de plus pour un cœur lassé qui se détourne de tout, vous devez en conscience m'en avertir.
Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme; c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra. Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin, l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.
XXVII
_De M. de Chateaubriand_
Paris, le 1er mai 1828.