Correspondance De Chateaubriand Avec La Marquise De V Un Dernie

Chapter 4

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L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun d'eux ne faisait une _Histoire de France_. «M. de Chateaubriand en fait une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé; mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller frapper à la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la honte de mon supérieur.

[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses _Études Historiques_, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]

(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)

Vous écrivez souvent dans les _Débats_. Je reconnais vos articles, je les lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si usuelle: _vivre dans le cœur de ceux qu'on aime_; j'en éprouve aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie; mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée _de vous_ durant sa vie, et vous la pleurez à présent!

J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «_Je me fatigue beaucoup en marchant_»... Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus? C'est une chose amère que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans cesse.

Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste encore...

J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!

Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.

Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné d'années?

J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.

Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux.

MARIE.

_P.-S._ Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!

_Note de Mme de V._--À cette lettre étaient joints la copie des deux lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses réponses.

XIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 16 février 1828.

Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.

Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique. Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!

[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine dans le nouveau cabinet.]

«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette question me pénètre le cœur de reconnaissance, de regrets, et de tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets? Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux soleils.

Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte, ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma destinée.

Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où la fortune me pousserait dans ce riant exil?

Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire, puisqu'il me donne l'amitié de Marie.

_P.-S._ J'ai écrit assez souvent dans le _Journal des Débats_, avant la chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].

[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de lune de Chateaubriand».]

XV

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 20 février 1828.

MON AMI,

Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai, mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en ambassade»... de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!

Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!... Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas. Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître, l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?

Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre amie, Mme de V..., qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient donné votre estime et m'auraient tirée des _petites vénitiennes_. Il ne m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer à cueillir dans le buisson la plante qui le produit.

Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de Beauchastel et d'H... sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé.

La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon cœur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient. J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la sœur qui vous a tant aimé.

C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin...

Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez? Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans l'Italie ou la Norvège avec la même joie... si j'étais un jeune garçon, je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout pour la suivre. Je dévouerais mon cœur et ma force à la soigner nuit et jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger?

Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans emporter dans votre cœur l'image de celle qui vous aime et sans lui laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.

XVI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 21 février 1828.

J'allais écrire à Marie lorsque sa lettre est arrivée; j'étais inquiet de son silence. Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voilà sa retraite ravagée, et l'asile où elle comptait me recevoir détruit! C'est ma destinée; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi!

Pourtant, je dirai à Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est possible que les négociations se renouent, et que, dans tous les cas, je resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage. Si mille raisons ne m'arrêtaient, je ne serais pas retenu par l'idée du triomphe des ennemis: sur ce point-là je suis invulnérable; mon mépris est si complet, ou mon indifférence si profonde pour eux, que je ne pense jamais à leur peine ou à leur joie.

Viendrez-vous à Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant vous, auprès de vous, et de vous le dire! Vous avez été injuste. Vous croyez que je ne suis point _curieux_ de Marie. J'en ai parlé à Hyde de Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai pas recommencé, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractère, de l'esprit, et de l'âge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition véritable, et que la fatalité a poussé aux affaires, sans en avoir le goût, quoiqu'en ayant assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous être utile. Cette pauvre vallée ravagée me tourmente l'esprit; voilà ce que c'est que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris pourtant un sentiment qui me plaît: vous voulez sortir du rang des petites vénitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez raison de le dire: vos lettres sont un parfum.

J'espère bientôt une lettre de vous, moins triste et moins découragée. J'aime pour la vie mon inconnue.

XVII

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 1er mars 1828.

Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui est réparable. Hier matin, je partis pour H..., où j'allais passer la journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture j'entendis: «_Il n'y aura pas de lettre ce soir_». Cet avertissement ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes, dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la première vue, lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine, et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fîmes planter avec des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant, cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement enracinés et difficiles à transplanter.

Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon cœur était plein d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied.

La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà, les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours, ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait: _Roche-Colombe_ et _le Roi-René_ qui font partie des Hautes-Alpes, à l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune, qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était digne de vos yeux et de vos pinceaux.

Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples; je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre pensée. Que mes prières furent douces!

Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et longtemps continuées, l'_apaisement_ dont j'avais besoin.

Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer invulnérable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine sur une blessure que je ne vois pas.

Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit; reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond, de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste de ma destinée, je l'accepte de plein cœur.

J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art, que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets, avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente, inconnue!... Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime?

Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me présente en face l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve... du moins suivant le train du monde.

Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de Marie a pénétré jusqu'au cœur de son ami!

J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous restez.

MARIE.

4 mars.

XVIII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 10 mars 1828.

Eh bien! Marie, êtes-vous contente? voilà notre ami ministre, et vous serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il était à la marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi.

Votre promenade solitaire m'a charmé. J'aurais voulu vous aider à transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne. Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientôt, mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beauté.

Ne viendrez-vous point, à présent, solliciter quelque chose à Paris? Vous serez en crédit; vous me trouverez dans mon hôpital; j'en sortirai pour vous. J'irai importuner les ministres. Tâchez de prendre un peu à l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne détruit pas votre illusion, nous pourrons nous aimer en nous connaissant, après nous être aimés sans nous connaître.

Je ne puis vous écrire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans la tête: car, malgré votre indulgente imagination, vous vous doutez bien qu'un rhumatisme s'est fourré sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je suis; moi, je vous aime à jamais comme vous êtes.

XIX

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 16 mars.

C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs preuves de votre condescendance et de votre bonté.

Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je me plaisais à former.

Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne. Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire.

J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.