Correspondance De Chateaubriand Avec La Marquise De V Un Dernie
Chapter 2
Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas à propos d'accorder un soin si obligeant à une personne qui vous est étrangère, et qui probablement ne vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'après les circonstances qui me sont personnelles et non d'après les règles générales de la bienséance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d'années, je ne dis pas à vous admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner. D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de fois ne devez-vous pas avoir reçu des marques d'attachement de personnes auxquelles le sort, ainsi qu'à moi, a refusé le bien de vous connaître et d'obtenir votre affection?
Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je vous ai voué pour toujours, et celle des vœux que je ne cesse de former pour votre bonheur.
j'ai l'honneur d'être avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre très humble servante.
La marquise de V... née d'H.
H., 13 novembre 1827, près La Voulte en Vivarais.
II
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 24 novembre 1827.
Madame la Marquise,
J'espère que vous n'avez pas cru sérieusement que je laisserais à mon secrétaire l'honneur de vous répondre. Votre lettre, madame, m'a pénétré de reconnaissance; j'accepte cordialement votre amitié _étrangère_, elle remplacera celle de tant de vieux amis qui ont fui avec la fortune. Je vais donc sur-le-champ vous donner les ennuis de l'intimité. Mme de Chateaubriand est un peu moins souffrante, ma santé est aussi un peu meilleure. Tout cela est à charge de revanche, madame la marquise: vous allez être obligée de me dire ce que vous faites, comment vous vous portez, ce que vous pensez? Mais ne sais-je pas d'avance ce que doit être l'amie de M. Hyde de Neuville? Réjouissez-vous, madame: le voilà nommé dans la Mayenne. Il viendra nous aider à débarrasser la France des seuls ennemis qui restent au roi, les ministres.
Je voudrais bien, madame, que mon écriture ressemblât à la vôtre; mais voilà déjà un des inconvénients de mon amitié: votre écriture est toute jeune, la mienne est vieille comme moi[4]. Il vous faudra beaucoup de temps pour apprendre à la lire. Je suis presque tenté de désirer de n'être jamais connu de vous; j'aime trop vos illusions, madame, pour n'avoir pas peur de les dissiper par ma présence. Si vous m'écrivez, de grâce ne me parlez plus de respect! C'est moi, madame, qui mets le mien à vos pieds, avec les tendres hommages que vous me permettez de vous offrir.
CHATEAUBRIAND.
[Note 4: «Je parle souvent de ma tête grise: calcul de mon amour propre, afin qu'on s'écrie en me voyant: _Ah! il n'est pas si vieux!..._ Ma petite ruse m'a réussi quelquefois.» (_Mémoires d'Outre-Tombe_, IVe partie, livre V.)]
III
_À M. de Chateaubriand_
H., 28 novembre 1827.
Monsieur le Vicomte,
Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est mieux portante et que vous êtes vous-même plus content de votre santé.
Je dois marquer le jour où j'ai reçu votre lettre avec une pierre blanche. Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi celui des miens.
Lorsque, dans le premier moment d'alarme où me jeta la nouvelle de votre chagrin et de l'altération de votre santé, je vous écrivis pour vous offrir l'hommage du profond intérêt que j'y prenais et pour vous prier de me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand, je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma lettre vous parût peu convenable traversa mon esprit, au moment même où j'écrivais. La réflexion fortifia cette crainte, et l'élection de M. Hyde de Neuville ne put m'en distraire; votre pensée ne me quittait pas. Je faisais et refaisais souvent, intérieurement, la réponse que j'espérais recevoir de vous, d'abord telle que je la désirais, ensuite telle qu'il était probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais. Enfin j'avais fini par me résigner à n'en point avoir du tout. Je me souvenais que ma lettre s'était trouvée plus affectueuse que je n'avais d'abord compté la faire. Dès lors, vous n'étiez pas homme à l'abandonner à un secrétaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un nom qui vous était inconnu obtiendrait de vous des égards de sentiment jusqu'à vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en correspondance avec une étrangère. Je pensais donc que je n'aurais de vous que des remerciements aimables et pleins de bonté, et que vous en chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez.
Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe. Une écriture qui m'est étrangère: sur le cachet, des lettres initiales qui ne me l'ont jamais été m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors le cœur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas très heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La Bruyère, _Il est malaisé d'être content de quelqu'un_, me revenait pour m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une décision bien plus importante pour moi que si elle eût fixé les plus grands intérêts de ma vie extérieure. Je tâchais de me fortifier contre la perte d'une espérance trop douce. Je la jugeais moi-même chimérique. J'ouvre enfin cette lettre si désirée et maintenant si redoutée. Un coup d'œil rapide me montre qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce monde: et les mots de reconnaissance, d'amitié, de tendre hommage, frappent mes yeux et mon cœur. Mon Dieu! que ce moment m'a été doux! Je ne connaissais pas le tumulte d'idées et de sentiments dans lequel jette un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre.
Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la généreuse confiance de l'âme la plus belle qui fût jamais, vous acceptiez une affection étrangère, et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec quelle vive et profonde reconnaissance je reçois cet honneur! Avec quel plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mérite! Ah! tout le monde, sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment: mais aucune ne saura vous chérir mieux que moi.
Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bonté m'adresse est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais osé vous entretenir avec quelque détail des sentiments que je vous ai voués depuis mon enfance. Ils ont toujours rempli mon cœur et tenu une si grande place dans ma vie qu'ils se répandent quelquefois dans mes conversations et surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici, écrites à diverses personnes, en différentes circonstances et à des époques très éloignées. En copiant pour vous, monsieur le vicomte, quelques-uns des passages où je parle de vous, vous verrez non seulement ce que je pense à présent, mais ce que j'ai toujours pensé. Alors mes inquiétudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussèrent à vous écrire, la joie que j'ai ressentie de votre réponse et l'éloignement où je suis restée de vous, vous seront expliqués par l'existence d'un attachement qui, pour être extraordinaire, n'en est pas moins fidèle et inaltérable.
_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin, à mon réveil, la pensée que vous êtes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments, que vous en êtes touché, que vous les acceptez et que vous me l'avez écrit, ne m'a plus semblé qu'un beau rêve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai déjà relue tant de fois, m'a rassurée sur la réalité d'une situation si douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait la refaire. Mais ce changement m'a laissée encore plus mécontente. Cette nouvelle lettre était sèche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jetée dans le feu; celle-ci partira.
Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intérêt pourriez-vous prendre à moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous présente point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune espérance. Mon existence relativement à vous n'a d'autre réalité que celle d'un écho que vous entendriez répéter votre nom dans la solitude.
Malgré ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer tant d'écriture à la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_.
Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nommé mon étoile chérie! Si je ne vous étais pas inconnue, je remplacerais à la fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais, puisqu'il n'en peut être ainsi, je me borne à vous souhaiter un bonheur inaltérable.
Marquise de V...
[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait écrit à Mme de Custine «qu'on lui avait un peu gâté Henri IV» à force de lui en parler dans ces derniers temps.]
IV
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 10 décembre 1827.
Ainsi, mon _ancienne amie_, j'avais en France une personne inconnue qui me défendait à mon insu, qui prenait mon parti même contre un ministre de l'Empire[6], qui soutenait que ce gros livre[7] que je viens de réimprimer et de condamner moi-même n'était ni aussi impie, ni aussi mauvais qu'on se plaisait à le dire! Savez-vous, Madame, que cela ne ressemble pas mal à ces fées bienfaisantes qui protégeaient les faibles et les malheureux? Je suis pourtant charmé que mon bon génie ait manqué l'occasion de me voir. On prête à ce qu'on aime en pensée mille agréments que la réalité détruit. Dans ma jeunesse, je m'étais fait une image de femme que je n'ai rencontrée nulle part. Ce fantôme charmant, qui me suivait partout, qui était toujours invisible à mes côtés et que j'aimais à l'idolâtrie, si vous m'apparaissiez, je le reconnaîtrais; mais, moi, serais-je ce que vous avez rêvé? Non, sans doute. Le vent de l'adversité n'a pas plus épargné _ma moustache_ que celle d'Henri IV, et mes années sont écrites sur mon front.
[Note 6: Parmi les pièces envoyées par Mme de V... à Chateaubriand se trouvait la copie d'une de ses lettres de 1812, où elle racontait à son père une discussion qu'elle venait d'avoir avec Montalivet, alors ministre, au sujet de l'_Essai sur les Révolutions_.]
[Note 7: Chateaubriand venait de rééditer son _Essai sur les Révolutions_, dans le premier volume de ses _œuvres complètes_.]
Savez-vous, Madame, que tous les ans je veux aller aux eaux des Pyrénées? Si je faisais ce voyage, et si je ne passais pas bien loin de votre maison, me recevriez-vous? Voilà comme je suis fait: au commencement de cette lettre, je vous disais que je ne voulais pas vous voir, et, à la fin, je vous menace d'une prochaine visite! Vous me demandez une lettre par an, et en voilà deux en moins d'un mois! Vous me direz, Madame, quand vous aurez assez de moi.
Je prie ma généreuse protectrice d'agréer mon tendre et respectueux hommage.
CHATEAUBRIAND.
V
_À M. de Chateaubriand_
H., 16 et 19 décembre 1827.
Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre m'ait laissé beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que, parce qu'il n'y a pour moi aucune autorité si haute et si chère que la vôtre, j'accepte de bon cœur la petite correction que vous m'avez envoyée, comme une preuve de votre amitié naissante. Je suis certaine de l'avoir méritée par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi.
J'ai hâte de vous dire que je n'ai rien _rêvé_. Parmi les qualités que vous possédez, celles qui m'attachent à vous ne peuvent être mises au rang des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de l'estime toute pure. En voilà pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la terre de plus réel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien que je veuille cacher ni aux autres ni à vous-même. Si vous n'aviez pas été persécuté, si votre conduite n'avait pas révélé votre âme, si sa noble et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrésistible de vos immortels écrits, je laisserais à d'autres le soin de les louer, et je ne penserais pas plus à vous que je ne pense à Tacite ou à Virgile.
Mais vous devez avoir souffert de la vanité d'autrui; cette laide passion a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante tentation; elle a dû souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre quelquefois inattentif à des sentiments plus estimables et plus dignes de vous. Les miens sont de ceux-là. Dans la solitude où s'écoule ma vie, personne ne sait, personne ne saura que vous m'écrivez, et qu'il m'y arrive de vous des paroles décevantes et légères qui me font mal.
Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-être parce que le sort m'a rangée parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la même raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues; elles n'ont pourtant été provoquées que par une raillerie bien douce. Mais le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au cœur! Quelqu'un que vous avez, je crois, aimé[8] a dit: «_Les cœurs souffrants ainsi que les santés faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force n'aperçoivent pas_.» Ah! vous ne savez pas quel délicieux abri je trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de vous!
[Note 8: Cette pensée, avec son élégante et fine niaiserie, pourrait bien être de Joubert.]
Je vous demande en grâce d'oublier votre beau _fantôme_ quand vous vous souviendrez de moi. Je suis attristée de la pensée de lui être comparée, je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-être rien d'aimable, et sûrement rien de brillant. Ne pensez à moi que comme à une personne simple et bonne qui vous aime de tout son cœur, parce qu'elle vous connaît trop bien pour pouvoir s'en empêcher! Voilà mes sentiments! Voilà aussi ceux que vous m'auriez accordés, s'il m'eût été donné de vivre près de vous! Il n'y aurait eu là ni déception ni mécompte, ni serrement de cœur comme ce soir.
Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi! Le sentiment de ma faute m'a peut-être trop alarmée; il est d'ailleurs facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientôt une autre qui me rende le bonheur qui devrait être mon partage quand _vous_ m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si je la reçois, aurez-vous encore oublié le sujet qui m'est cher, _vous_ et ceux que vous aimez?
Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment avez-vous trouvé le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'éteindre la joie qu'une nouvelle si inespérée devait me donner? et est-ce bien moi qui suis si triste en l'apprenant?
Je devais aller aussi aux eaux des Pyrénées: la mauvaise santé de ma mère m'a empêchée d'aller y joindre M. de V... qui y a passé les deux derniers étés, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout à fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande à vous pour qu'elle me soit heureuse.
Adieu, mon étoile chérie, je voudrais être réellement une de ces fées bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je voudrais devenir votre ange gardien.
MARIE.
VI
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 24 décembre 1827.
Il faut bien le dire à ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui écrire des choses légères! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je suis sûr qu'elle s'est trompée. Dans tous les cas, je proteste de la pureté, de la sincérité de mes intentions; et je supplie mon amie de ne pas commencer une correspondance orageuse.
Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantôme une galanterie hors de saison pour moi? En vérité, j'en ai parlé dans toute la sincérité de mon cœur, dans toute la joie que j'éprouvais d'avoir trouvé, vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentît à avoir pour moi cette bienveillance dont les hommes, arrivés à l'âge où je suis, sont rarement entourés. Si je veux vous voir pleine de charme et de grâce, quel mal cela vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amitié ne se pare pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans cette première querelle, et j'attends de vous une _réparation_ en forme.
Mon projet des eaux est devenu presque une réalité, depuis que je sais que vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimères.
Cette lettre arrivera à ma nouvelle amie au commencement de l'année nouvelle: c'est ce qu'elle a désiré. Je ne lui souhaite pas beaucoup de jours: je sens l'inconvénient de ce bagage que je traîne après moi.
J'espère d'elle une meilleure lettre.
CHATEAUBRIAND.
VII
_À M. de Chateaubriand_
H., 1er janvier 1828.
La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et peut-être les inquiétudes d'un cœur souffrant, avaient sans doute contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai surtout manqué de pénétration.
En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un cœur lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de suite à cette simplicité de cœur, à cette candeur véritablement adorable qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité.
Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon ami, Dieu vous rend une sœur qui se consacre à vous. Les hasards de la vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses travaux.
Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les pressiez dans les vôtres, et sur votre cœur. Mon front s'inclinait devant vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous verront jamais?
Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées, ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai presque fait ma divinité sur la terre.
1er janvier 1828.
Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous.
En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici reposer près de mon père ma santé altérée et mon cœur abattu. Le calme et la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps après vous devîntes ambassadeur, puis ministre.
Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et contentement.
Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en tirâtes en donnant au roi de France les cœurs des Français[9], vous asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre, j'ai besoin de votre affection.
Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux, et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur un sujet si cher deviendrait une véritable injustice!
MARIE.
[Note 9: Allusion à la brochure _Le Roi est mort! Vive le Roi!_ publiée par Chateaubriand en 1824.]
VIII
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 12 janvier 1828.
Vous dirai-je que votre lettre m'a touché jusqu'aux larmes! Est-il possible que vous aimiez si profondément, si sincèrement, un étranger, un homme que vous n'avez jamais vu, qui n'est entré dans aucun des secrets de votre vie, qui ne se mêle à aucun de vos souvenirs, et à qui vous seriez obligée de raconter votre histoire depuis votre berceau jusqu'au jour où vous avez commencé à m'écrire? Je vous le dis avec joie et vérité, que ce bonheur inattendu effacerait en moi le souvenir de bien des jours pénibles, et rendrait pleins de charmes mes derniers jours.
Il me semble à mon tour que je vous ai vue. Votre ciel d'hiver, vos montagnes, votre vallée, vos grands arbres auprès d'un ruisseau, je vois tout cela. Mais il me prend une crainte, je vous la confie naïvement: devons-nous détruire notre roman? Dois-je vous voir? Serai-je semblable à la vision que vous avez eue? Dans la jeunesse, on est présomptueux; il y a je ne sais quoi, dans les jeunes années, qui se sent fait pour être aimé. À mon âge, on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il entendit dans un couvent à Venise? Il prêtait aux divinités de ces chants une beauté et des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues. Si je n'allais être pour vous qu'une voix? Réfléchissez-y avant que nous nous voyions!
Comment, je vous ai écrit un billet en 1817[10]? Je n'en savais pas un mot. Je suis allé chez vous! Que ne disiez-vous cela tout de suite? Savez-vous que Hyde de Neuville est ici? Je n'ose lui parler de vous, en vérité ne sais pourquoi.