Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 6
Me voilà _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale; un ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me semble qu'on est au fond de la forêt vierge: rien ne parle que le petit jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent à la chaleur de mon feu. Elles s'étaient mises là pour mourir, elles arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d'une gaieté folle, elles bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse, elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!
Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble se plaindre de ne pouvoir plus me parler.
N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empêche de nous dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure? Vous piochez aussi, seul aussi; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au «vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour»? Eh bien, oui, quand même! Vous n'êtes pas pour la chasteté, monseigneur, ça vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.
Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler, si je peux, des gens qui s'aiment à la vieille mode.
Vous n'êtes pas forcé de m'écrire quand vous n'êtes pas en train. Pas de vraie amitié sans liberté _absolue_.
A Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à Nohant.
DXCVI
A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS
Nohant, 15 décembre 1865.
Monsieur,
Vous m'avez arraché une promesse que je ne puis tenir; vous et les éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs, affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j'ai trop présumé de mes forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqué pour lui montrer une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi, commandez-moi toute autre chose oú je n'aurai pas à payer de ma personne.
Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m'ont honoré de leur visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection que par le souvenir des bontés que vous m'avez témoignées et par la reconnaissance qu'elles m'inspirent.
DXCVII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 7 janvier 1866.
Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_ donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y avait du remède; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intérêt, je le vois à présent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune fille fût (telle qu'elle est, et en commençant par une fantaisie romanesque) prise d'une passion véritable, qu'elle la, fit partager à Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et de vraisemblance pour guérir ces coeurs blessés (moyen de la fin auquel, du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme toujours. C'est ma nature de ne pas croire à l'impossible et de ne pas croire non plus à l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les tourner du côté qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche. Je crois que, si j'avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat, j'aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.
C'est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher.
Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui en veux pas pour ça: ce n'est pas l'affaire des directeurs de théâtre d'avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence d'esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut Dieu sait où.
Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous décourager, et je _vois_ que vous _voyez_ déjà quelque chose à tenter dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier aperçu.
Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure perte, et à ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ça apprend, et la vie se passe à apprendre; ceux qui la passent à regretter ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du _métier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des critiques; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu'on nous fait voir, le mal qu'on nous indique à réparer, c'est bien bon et bien stimulant.
[1] Il s'agissait d'une pièce tirée de _la Dernière Alddui_.
DXCVIII
A SON ALTESSE LE PRINCÉ NAPOLEON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 20 janvier 1866.
Cher prince,
Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J'ai toujours été, depuis dix jours, sage-femme où nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises. Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à mademoiselle Aurore.
Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie, à failli être tué et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au premier moment, n'est pas gai pour une mère médiocrement spartiate. Heureusement, c'est sans gravité, et il n'aura qu'une cicatrice bien présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en état de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée; et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que je vous aïe revu! Il y a des siècles, et je ne m'y habitue pas.
Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez mieux que moi.
Joyeuse, triste, inquiète où tranquille, je vous aime et je pense à vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie.
Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me chargent de les bien rappeler à vous; Calamatta vous envoie l'expression de son respect.
G. SAND.
DXCIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 1er février 1866.
Me voilà recasée aux Feuillantines. J'ai fait un très bon voyage: un lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire: tous les ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets, bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière; tout le ciel, du zénith à l'horizon, était ruisselant de feu et de couleur; la campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosée.
Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j'ai voyagé avec les vitres baissées. La route est très dure; mais on y promène de grands rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle; j'avais un bon postillon et de bons chevaux.
A Châteauroux, surprise agréable: mes vieux Vergne, qui partaient pour Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.
A la gare, ici, j'ai trouvé les Boutet; j'ai dîné avec les Africains. J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu la moindre fatigue.
Il vient de m'arriver une dépêche télégraphique. Ça m'a fait une peur atroce: j'ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau système de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dépêche est imprimée par l'appareil télégraphique. _Ils se z'inventeriont le diable_!
Méfie-toi de ce trop joli temps traître. A Paris, il fait doux; mais on n'aperçoit, pas le soleil, je l'ai laissé dans la vallée Noire, et j'ai trouvé ici la boue et la pluie.
_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.
Et je te _bige_ mille fois toi-même. Écris souvent.
DC
AU MÊME
Paris, 5 février 1866.
Je viens de t'écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_écouteur_ moins entraînable, plus froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de même très bien lu la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié: «Bien! charmant! parfait!» Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou trois conseils, excellents:
Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au commencement de ladite scène.
Au troisième, faire qu'on ne sache pas que le gendre annoncé par Germinet est Cadet Blanchon.
Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire qu'il aille jusqu'à un petit coup de couteau et une tache de sang au gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le monde.
Ce n'est donc qu'un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut pour le public qu'elle soit admirablement jouée, et qu'elle ira à tout public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu'il venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le demander, pour le faire jouer par l'élite de la troupe des Français:
Lafontaine--_Jean_.
Coquelin--_Blanehon_.
Régnier ou Got--_Germinet_, etc.
Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, _Héloïse Paranquet_, qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.
Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Héloïse_ baissera, et, comme les deux pièces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble. Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps sera excellente, vu qu'après un hiver si doux, nous aurons du froid jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein été. Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour consolation: «Ça fait marcher ma pièce;» car c'est ta pièce autant que la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y voit un succès; non pas des millions,--ce n'est qu'une pièce en trois actes,--mais assez d'argent pour que ça paye joliment le peu de peine que ça nous a coûté. Il a fini en disant: «Vous vous êtes donné bien du mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas été, et voilà un chef-d'oeuvre que vous avez écrit en vous amusant.»
C'est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d'Augier, qu'il n'aura pas, dit-on; et, s'il l'a, réussira-t-elle? et, si elle réussit, lui fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bête, se fait donner la moitié des recettes.
En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même; car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si ce n'est tout de suite. On dit que sa pièce est bien; il est plein d'espoir.
J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans contrôle, sans _trahison_ et sans difficulté. Il est venu à trois heures de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et répété que _Raoul de la Chastre_ était un chef-d'oeuvre.
J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de facilité.
J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais entendre _la Vie de Bohême_, que je ne connais pas.
Minuit.
Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer; il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat: «Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas pour vous.»
Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de détails. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy.
Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. Je vous _bige_ à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes nouvelles.
Calamatla est-il parti?
[1] _Les Don Juan de village_. [2] _Les Don Juan de village_ et _Héloïse Paranquet_.
DCI
A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE
Palaiseau, 12 février 1866
Je suis vivement touchée, madame, de l'envoi que vous voulez bien me faire[1] (je ne l'ai reçu que depuis quelques jours) et de l'excellente lettre qui y était jointe. C'est un honneur pour moi d'être traduite par vous, et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de délicatesse et de générosité.
M. Léger a pris la peine de m'envoyer la traduction en français de votre intéressante préface. Elle m'a reportée au temps déjà éloigné où je rêvais les aventures de _Consuelo_, et où, manquant beaucoup de renseignements, j'essayais de m'initier, par interprétation et par divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à l'esprit profond, caché sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que, si je commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera toujours un grand peuple.
Agréez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués.
[1] La traduction du _Consuelo_ en langue tchèque.
DCII
A M. DESPLANCHES, A PARIS
Palaiseau, 25 mai 1866.
Mon cher ami,
Vous dites très bien ce que vous voulez dire; mais votre manière de raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune définition; sur ce sujet-là, il n'y en a pas de bonne. Vous faites de Dieu une pure abstraction; de là votre certitude. Si Dieu n'était qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver à le définir sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le troisième terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu'on lui a donnés en métaphysique et en philosophie. L'homme ne se connaît pas encore lui-même, il ne peut pas s'affirmer.
«Je pense, _donc je suis_!» est très joli, mais ça n'est pas vrai. Quand je dors, je ne pense pas, je rêve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense pas, il n'est donc pas.
Tout ça, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense. Peut-être n'y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait: «Tu ne penses pas à la manière de l'homme, donc tu n'es pas.»
Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y échouent--pour définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l'affirmer, vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il ne pourrait pas définir et formuler.
Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espère! Croyons au progrès; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trésor et ne pas le répandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur! vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez pas et que personne encore ne peut avoir en poche.
Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siècles de saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver que Dieu est. C'est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique. Contenions-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, c'est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de certains hommes _que je respecte_; de lire et d'étudier beaucoup tout ce qui se produit d'étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand dans le'monde; à l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouvé la clef du mystère divin.
Croyons quand même et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire: «J'affirme;» disons: _J'espère_! ce n'est pas dire: «Je sais.» Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir là fraternité.
Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et ne prêchons pas l'abstrait et le concret à tort et à travers; car c'est encore ça des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents ans au plus tôt ou au plus tard!
Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.
Vous êtes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez que déjà, appartenant à l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et plus éclairés que nous.
Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.
DCIII
A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
Nohant, 14 juin 1866.
Cher ami.
Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison de Jacques-Coeur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison improprement nommée _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs bleues_; c'est un bijou.
Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer, du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l'Auvergne. Il faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de Clermont au mont Dore; car, à Clermont, il n'y a rien à voir que Royat, qui n'existe presque plus, et le puy de Dôme qui est tout nu et manque d'intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pénible et plus beau.
De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire. Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y revenant le soir; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira plus que les dernières assises du massif d'Auvergne, de moins en moins accidentées.
Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Châteauroux, deux heures et demie de patache pour venir à Nohant.
Ah! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, _Grave-noire._ C'est tout près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la pouzzolane en allant trop près des coupures vives; mais voyez ça, vous saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine incrustante est dans Clermont; on peut voir ça. Le puy de la Pège est assez loin et ne vaut pas la course.
Ne gravissez pas le puy de Dôme: vous le verrez de reste en passant au pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n'a pas d'intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Écureuil.