Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 20
Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore même ce que c'est. Je ne fais pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon état. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art.
Voilà ma réponse _sincère_. Je n'ai que le temps de la mettre à la poste.
G. SAND.
[1] Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des principaux personnages de son roman de _Malgré tout_, George Sand avait voulu peindre l'impératrice Eugénie; lettre qui fut envoyée par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et soeur de lait de Napoléon III.
DCCXXVIII
AU MÊME, A CROISSET
Nohant, 30 mars 1870. Nuit de mercredi à jeudi, trois heures du matin.
Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! Maurice a été très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses. Il n'a pas été en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilité d'avaler; toutes les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien, puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire, et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitué à une action continuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps défendent d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois, hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et demandé le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.
Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher ce qu'il pouvait avoir à ton service: mais il n'a trouvé que de pures fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si drôles, que je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de rien, si ce n'est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.
J'espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'âme et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mère, femme et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la _sacro-sainte littérature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que ce quelqu'un.
Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle aussi désespérée, au beau milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse! Est-ce la surdité subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et de patience avant les infirmités? J'en souffre avec toi, parce que je comprends ce que tu en souffres.
Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait méchante; c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait, rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a excrété toute sa fureur _sans cause_. Qu'à-t-elle contre toi, à présent que la passion est à l'état de légende? _Estrange! estrange!_ Et, à propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète? C'est une folle.
Tu penses bien que je n'ai pu écrire une panse d'_a_, depuis ces douze jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez tranquille pour me distraire de mon malade.
Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.
Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même.
DCCXXIX
A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 3 avril 1870.
Favre est parti ce matin, nous laissant tout à fait tranquilles sur Maurice, qui est sorti au jardin tantôt pour la première fois. Quant à Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fièvre; mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voilà ce dont je suis sûre, c'est un dévoué et un _bon_; de plus, c'est un médecin de génie; de plus encore, c'est un homme à part, qui ne veut pas gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.
Nous avons parlé de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passés ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons parlé de toi. Il sait que tu as été chez lui pour le renseigner sur le voyage, et il désire te voir et te connaître. Je lui ai donné ton adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.
Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une façon étincelante, parfois obscure, tout à coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une santé à toute épreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on écoutait ses conseils d'hygiène générale. Au moral, il y a bien des points sur lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le décris et te l'annonce. C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaître.
Je t'embrasse,
G. SAND.
DCCXXX
A MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS
Nohant, 20 avril 1870.
Cher ami,
C'est encore moi! Je dis à tout le monde que nous sommes bons amis, et tout le monde veut que je m'adresse à vous. Je vous ai envoyé le roman de madame Blanc: je désire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.
A présent, Flaubert m'écrit qu'il a quelques dettes à payer et qu'il ne peut se décider à demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi, puisqu'il vous a trouvé très excellent envers lui, et que vous ne refusez jamais un solde ou une avance à qui en a besoin. J'ignore où vous en êtes avec lui de votre règlement; mais je vois que vous lui rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se remettre à flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-même. Il est _atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, après Bouilhet, un autre ami, un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise santé, et ses lettres sont tristes. Je crois que sa position matérielle améliorée l'aiderait à reprendre le dessus.
A vous de coeur.
G. SAND.
Ne parlez pas à Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-même [1].
[1] Voici quelle fut la réponse de Michel Lévy à cette lettre de George Sand:
Paris, 24 avril,1870.
Chère madame Sand,
Je ne demande pas mieux que de rendre service à Flaubert, pour qui j'ai beaucoup d'amitié; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous m'avez écrit à son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune ouverture, je suis bien empêché sur la façon d'engager l'affaire. Il faudrait que j'eusse au moins une occasion, un prétexte. Tâchez de me fournir quelque moyen d'entrer en matière, et je serai très heureux de pouvoir, du même coup, être agréable à vous et à notre ami.
A vous bien affectueusement.
MICHEL LÉVY.
DCCXXXI
AU MÊME
Nohant, 26 avril 1870.
Eh bien, mon cher ami, dites à _notre ami_ que je vous ai parlé de ses petits soucis d'argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insuccès relatif de son livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent, c'est, à coup sûr, dans l'appréhension d'un reproche indirect de votre part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien qu'un homme de talent, après avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrivé?... Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le deviniez.
Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que votre bonne amitié pour lui vous conseille.
A vous, cher ami,
G. SAND.
[1] _L'Éducation sentimentale_.
Réponse de Michel Lévy:
Paris, 9 mai 1870.
Chère madame Sand,
Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j'ai fait, auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m'aviez conseillée, en me dépeignant sa situation matérielle et morale.
Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se crût trop mon obligé et que son amour-propre s'en inquiétât; c'était de lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier ouvrage qu'il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans, fût-ce dans dix! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n'a pas eu son agrément, toute désintéressée qu'elle était de ma part, et quelque tranquillité d'esprit qu'elle lui laissât.
Quant à lui offrir une prime qui eût été attribuée à _l'Éducation sentimentale_, en vérité, cela ne m'était pas possible. Quoique ce livre soit loin d'avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs, c'est-à-dire ce que j'aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan ou à M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans où j'ai l'exploitation de _l'Éducation sentimentale_, je ne recouvrerai pas les 16,000 francs dès aujourd'hui déboursés.
Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espère que vous me rendrez vous-même cette justice que je ne pouvais mieux faire.
Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu dire aussi crûment les choses.
Bien affectueusement à vous.
MICHEL LÉVY.
DCCXXXII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 20 mai 1870.
Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux troubadour. Tu dois être à Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu dois souffrir; nous avons, 34 degrés à l'ombre, et la nuit 24. Maurice a eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensée l'a guéri, elle nous va à tous ici. Les enfants sont gais et embellissent à vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente, les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du papier.
Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme... _de la vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d'inoffensivité forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il s'agit de le rendre utile à l'art quand on s'y dévoue; je n'ose pas dire combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C'est la mode de s'en moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.
Voilà mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de tout l'été, qu'à ce qui ne sera pas moi.
Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement que Paris t'a laissé, est-ce oublié? N'y a-t-il plus de circonstances extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce qui nous reste. Tu me l'écrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon Bonilhet et plus encore; car, à mon intimité de coeur, se joignait un respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _dû_ tout ce que j'ai de bon, je tâche de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce pas un héritage que nos morts aimés nous laissent?
Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne suis pas sans quelque inquiétude de n'avoir pas de lettre de toi depuis longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que Maurice était bien guéri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient pas. Moi, je t'aime.
DCCXXXIII
A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS
Nohant, 8 juin 1870.
Chers amis,
Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout desséché par la plus effroyable sécheresse qu'il ait jamais subie! En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries; le beau Plauchut rosé comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents, enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous êtes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année! Vive la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublié de le faire à Paris) si vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les met ou on ne les met pas en été, _au goût des personnes_. Réponse à cet important chapitre de ménage.
On promet à Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'à Plauchut; mais cela devient difficile, il a passé par toutes les épreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce moment-ci, on lui permet de chanter. Ça fait pleuvoir et on en a si grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est qu'il pleut depuis qu'il est ici.
À bientôt donc, le plus tôt qu'il vous sera possible, chers et bons amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fières de leurs beaux chapeaux, se joignent à nous. Aurore se souvient très bien de sa Toto.
DCCXXXIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 29 juin 1870.
Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition qu'en l'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin; nous pourrions nous dire:
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu.
Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbès n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément. Bientôt il se réveillera; mais nous, pauvres bêtes de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait: «Lequel de nous partira le premier?» Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais: _Qui sait?_ Alors nous nous étions juré de nous apparaître l'un à l'autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au survivant.
Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un coeur des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a pas pu; cela n'est pas permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.
C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiète. Cette vie à deux, finie, je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu'il ne croie aussi qu'on ne meurt pas.
Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ à Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici, tu n'auras pas de plage, mais 36 degrés à l'ombre et une rivière froide comme glace, ce qui n'est pas à dédaigner. J'y vais tous les jours barboter après mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz m'avance trop d'argent. Me voilà _faisant mon état_, comme dit Aurore, et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flâné après mes fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me relancer. Me voilà dans la pioche.
Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec nous. Tu y as ri quand même; nous tâcherons de te distraire et de te secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle Plauchut _vieux célibataire_. Et, à propos, avec toutes les tendresses de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon.
Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.
[1] Sobriquet donné à Maurice Sand à cause de ses charges sur les sergents et caporaux.]
DCCXXXV
A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
Nohant, 3 juillet 1870.
Cher ami,
Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, à la suite d'une critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms propres:
«Quant à la question relative au caractère qui a servi à l'auteur de _Malgré tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il est un vulgaire écrivain de lieux communs, celui qui photographie les personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carrière de telle ou telle individualité historique ait pu frapper l'esprit de George Sand, au moment où elle peignait les aspirations d'une aventurière ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre aucune figure de la vie réelle, ni qu'elle ait songé à jeter aucune lumière sur les faits qui la concernent.»
Je trouve ces réflexions justes et de bon goût, et je suis très étonnée de lire dans _la Liberté_ une interprétation arbitraire des intentions que j'ai pu avoir.
Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom propre couvre le pseudonyme de _Panoplès_. C'est un homme ou une femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront à la littérature: assimiler la tâche de l'artiste à celle du pamphlétaire honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais nommée. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la désigner; ne la connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont échoué et qui ont réussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous êtes du bâtiment. _Panoplès_ trahit donc la fraternité maçonnique littéraire, en parlant comme il le fait.
A vous de coeur,
G. SAND.
J'ai eu envie de répondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber cela que d'en occuper le public.
DCCXXXVI
A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS
Nohant, 3 juillet 1870.
Cher ami,
Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir. Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais goût l'interprétation donnée aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre artiste. Je ne prétends pas être une bien riche imagination. J'en ai pourtant assez pour me passer de modèles posant devant moi, et, comme celui qu'on prétend reconnaître ne m'a jamais fait cet honneur-là, je n'ai pu, en aucune façon, le copier et le présenter au public comme un portrait d'après nature.
Tous vos malades sont des gens brillants de santé. Maurice engraisse visiblement, il prétend que vous l'avez _trop guéri_. Mais il mène une vie de cultivateur et de géologue si active, qu'il se défendra de l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent et vous remercient.
G. SAND.
DCCXXXVII
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 14 juillet 1870.
Je suis embarrassée pour vous conseiller, chère âme tourmentée. Vous êtes dans une de ces situations d'esprit où le pour et le contre se balancent sans solution. Vous éprouvez le besoin de changer de milieu, et, dès que vous quittez le vôtre, tout vous manque; vous regrettez, comme vous le dites, très bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai traversé ces souffrances; mais je suis toujours revenue à mon nid avec bonheur, et, à présent, je crois que le mieux n'est pas dans le changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter à l'âge où vous ne pourriez plus vous défendre vous-même. Cet âge est loin encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est pas forcément la décadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le contraire. Vous êtes une âme généreuse et forte de droiture. Si les fantômes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la même_, vous en convenez vous-même. Vous n'êtes donc pas en danger de devenir la proie des inquisiteurs du corps et de l'âme. N'ayez pas cette crainte: la crainte est un vertige qui nous attire dans le péril imaginaire. Supprimez ce vertige, il n'y a plus de péril.
Quant à l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de vous. Il y a tant de misères intéressantes et dignes! A votre place, je ne serais pas embarrassée, vous avez su faire le bien toute votre vie, vous le saurez jusqu'à la dernière heure.
Mais vous souffrez, vous êtes dans une crise d'étouffement. Tout le monde a de ces crises où tout froisse et déplaît, vous les ressentez plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que votre vie est peut-être un peu monotone. Est-ce que les voyages vous fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on peut maintenant voyager sans fatigue en s'arrêtant souvent. Le voyage à petites journées est encore très agréable et très sain. L'ami artiste que vous avez près de vous doit être très capable de vous piloter et de vous accompagner.
J'ai reçu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de temps pour lire; mais j'ai commencé et je suis charmée des premières nouvelles. J'y retrouve votre bonté et votre grand sentiment de justice.
Croyez que je vous suis dévouée et même attachée de coeur; car il y a déjà longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement.
GEORGE SAND.
FIN DU TOME CINQUIÈME
TABLE