Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 19

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Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement pour eux, et je m'en acquitte de toute mon âme.

GEORGE SAND

DCCXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nouant, 6 janvier 1870.

Chère filleule dont je suis fière et que j'aime, merci de ton bon souvenir.

Tu as si peu le temps de m'écrire, que je bénis le jour de l'an, sachant qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de Barbès, qui ne manque pas encore à l'appel, malgré sa pauvre santé, et qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.

Je suis contente que vous alliez tous bien, _à la frontière[1]_ et ici; je suis bien sûre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que la première et qu'elle sera aussi adorée. C'est une force qu'on a contre l'horrible idée qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on pourrait perdre ces chers êtres.

On se répond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se mesure non pas à sa durée, mais à la joie et aux tendresses qui l'ont remplie.

Lina, Maurice et nos chères fillettes, qui vont à merveille, vous envoient à tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours merveilleuse de raison et d'amabilité. Ta filleule, qui trotte comme une souris, commence à dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air capable et important qui est très comique. Elle sera, dit-on, plus jolie qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion là-dessus à la maison; nous les voyons toutes deux avec trop _d'imagination._

Non, il n'y a pas de photographe à la Châtre et ceux qui passent sont des maladroits. Pour connaître ta filleule, il faudra que tu aies deux ou trois jours à voler à Valentine, qui nous en vole tant avec son Strasbourg.

Embrasse-la mille fois pour nous, cette chère mignonne, et souhaite, pour nous aussi, à ton cher Gaulois de père [2] et à ta petite maman la bonne année la plus tendre. J'espère vous voir prochainement: Que ne puis-je vous mener, c'est-à-dire emmener les enfants!

Je le _bige_ mille fois!

G. SAND.

[1] La soeur de mademoiselle Nancy avait épousé un avocat de Strasbourg, M. Engelhard. [2] Alphonse Fleury.

DCCXIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 9 janvier 1870.

J'ai eu tant d'épreuves à corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait cela pour me consoler, de ton départ, troubadour de mon coeur.

On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il y est trop bien arrivé: il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu.

Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se fâcher de la vérité: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle préférait _Salammbo_ à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:

«Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo, au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'était pas.--Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poète ou réaliste; et, comme il est l'un et l'autre, ça le gêne.--Il faut qu'il se débrouille dans ses rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois.--Il n'est pas à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il aura compris.--Il ira même assez vite, si l'auteur _descend_ à vouloir être bien compris.--Pour cela, il faudra peut-être demander quelques concessions à la paresse de son intelligence.--Il y a à réfléchir avant d'oser donner ce conseil.»

Voilà le résumé de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que _l'Éducation sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu; mais ils ont des illusions, et disent: «Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre?--C'est mal raisonné, ce qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir compte.

Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas dîner s'il n'est vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.

J'ai reçu hier, après ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton, qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi, puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher nid pour aller faire mon triste état; mais l'effort est moindre quand j'espère te trouver à Paris.

Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée.

DCCXX

A VICTOR HUGO, A GUERNESEY

Paris, 2 février 1870.

Mon grand ami, je sors de la représentation de _Lucrèce Borgia_, le coeur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait: «Vive Victor Hugo!» et qui vous appelait, hélas! comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacrée telle que _Lucrèce Borgia:_ «Le drame a eu un immense succès;» mais je dirai: Vous avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis, me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée.

Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne savez pas que j'assistais à la première représentation de _Lucrèce Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour jour[1]?

Je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions, lui et moi, des étrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: «Est-ce beau!» Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage ou telle scène.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion littéraires qui tout de suite vous donnaient la même âme et créaient comme une fraternité de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se baissa sur le cri tragique: «Je suis ta mère!» Nos mains furent vite l'une dans l'autre. Elles y sont restées jusqu'à la mort de ce grand artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui _Lucrèce Borgia_ telle que je l'avais vue alors. Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride. Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros, est restée absolument intacte et pure.

Et puis vous avez touché là, vous avez exprimé là, avec votre incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles: vous avez incarné et réalisé «la mère». C'est éternel comme le coeur.

_Lucrèce Borgia_ est peut-être, dans tout votre théâtre, l'oeuvre la plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence le drame heureux et brillant, l'idée de _Lucrèce Borgia_ est plus pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine.

Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui, sur les robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame. Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes; trois scènes suffisent à poser, à nouer et à dénouer cette étonnante action: La mère insultée en présence du fils; Le fils empoisonné par la mère; La mère punie et tuée par le fils; La superbe trilogie a dû être coulée d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle l'a été, n'est-ce pas?

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances _Lucrèce Borgia_ fut en quelque sorte improvisée, au commencement de 1833.

Le Théâtre-Français avait donné, à la fin de 1832, la première et unique représentation du _Roi s'amuse_. Cette représentation avait été une rude bataille et s'était continuée et achevée entre une tempête de sifflets et une tempête de bravos. Aux représentations suivantes, qu'est-ce qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question, importante épreuve pour l'auteur...

Il n'y eut pas de représentations suivantes.

Le lendemain de la première représentation, _le Roi s'amuse_ était interdit «par ordre», et attend encore sa seconde représentation. Il est vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.

Cette confiscation brutale portait au poète un préjudice immense. Il dut y avoir là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère.

Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame pour son théâtre et pour mademoiselle Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrèce Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'exécution n'en est pas même commencée.

N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous vous dites à vous-même ce que vous avez dit depuis au public dans la préface même de _Lucrèce Borgia_:

«Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit, ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberté peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase.»

Vous vous mettez aussitôt à l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau drame est écrit, appris, répété, joué. Et, le 2 février 1833, deux mois après la bataille du _Roi s'amuse_, la première représentation de _Lucrèce Borgia_ est la plus éclatante victoire de votre carrière dramatique.

Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide, indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et a eu, au dernier acte, toute son explosion.

Chose étrange! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par coeur, on attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, on attend le coup de couteau de Gennaro.

Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait tout ce qui va se passer; la première note du _De Profundis_ coupant la chanson à boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espère que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne voudrez pas, maître inflexible: il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être.

Le drame a été admirablement monté et joué sur ce théâtre, où il se retrouvait chez lui.

Madame Laurent a été vraiment superbe dans Lucrèce. Je ne méconnais pas les grandes qualités de beauté, de force et de race que possédait mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'émouvait que quand j'étais émue par la situation même. Il me semble que Marie Laurent me ferait pleurer à elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges, au premier acte, son cri terrible de lionne blessée: «Assez! assez!» Mais, au dernier acte, quand elle se traîne aux pieds de Gennaro, elle est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'être tuée, mais d'être tuée par son fils, que tous les coeurs se fondent comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levée pour la rappeler et pour l'acclamer en même temps que vous.

Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que Mélingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siècle. Il est féroce et il est raffiné. Il prépare, il compose et il savoure sa vengeance en artiste, avec autant d'élégance que de cruauté. On l'admire avec épouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouvé de beaux accents d'àpreté hautaine et farouche, dans la scène où Gennaro est exécuteur et juge.

Brésil, admirablement costumé en faux hidalgo, a une grande allure dans le personnage méphistophélique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de réelle valeur, Charles Lemaître en tête, ont tenu à honneur de jouer, avaient l'air d'être descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scène est d'une exactitude, c'est-à-dire d'une richesse qui fait revivre à souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide Italie de la Renaissance. M. Raphaël Félix vous a traité bien plus que royalement: artistement.

Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a fêté encore mieux que lui, c'est le public, ou plutôt le peuple.

Quelle ovation à votre nom et à votre oeuvre!

J'étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas louer ici votre puissance et votre génie; mais on peut vous remercier d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes.

Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833! Vous aviez renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de _Cromwell_, donné le mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé l'Orient dans _les Orientales_, le moyen âge dans _Notre-Dame de Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idées remuées! que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey, qu'on reprenait _Lucrèce Borgia_ à Paris; vous avez causé doucement et paisiblement des chances de cette représentation; puis, à dix heures, au moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même instant où j'achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille à votre oeuvre commencée.

[1] La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833.

DCCXXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 21 février 1870.

Pendant que tu m'écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux, elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reçu par René la triste nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre.

Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver! il n'est pas étonnant que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait pu le supporter. C'était, en somme, une femme excellente et que j'ai appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera beaucoup; je lui écris; tâchez de la consoler un peu.

Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai été à la répétition et j'ai avalé mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les décors, qui sont très beaux et j'ai fait mon compliment à Zarafle frisé.

La pièce a beaucoup gagné à quelques coupures et à certains béquets. Les acteurs vont très bien; Sarah[2] a été secouée par mes reproches du commencement; elle joue enfin en jeune fille honnête et intéressante, tout se débrouille et avance. On croit à un grand succès de _durée_, tout est là; car la première représentation ne prouve plus rien dans les habitudes du théâtre moderne.

Madame Bondois est très _approuvée_ et très bonne; elle a saisi le joint. La pièce passera jeudi ou vendredi au plus tard.

Je vous _bige_ mille fois.

[1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut représenté, à l'Odéon, le 25 février. [2] Sarah Bernhardt.

DCCXXII

A MADAME SIMMONNET, A LA CHÂTRE

Paris, 21 février 1870.

Chère enfant,

J'apprends par René[1] que le douloureux événement prévu n'a pu être détourné[2]. Je joins mes regrets sincères aux vôtres, je garderai toute ma vie à cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait pas de petitesses; son caractère était à la hauteur de son intelligence; j'ai pu l'apprécier durant des années où nous avons vécu sous le même toit et où bien des choses autour de nous tendaient à nous désunir. Je l'ai toujours trouvée forte et vraie, fidèle en amitié et jugeant tout de très haut. La durée d'une existence si fragile était un problème; elle a vécu par la force morale.

Je partage le déchirement de cette séparation pour toi et pour tes chers enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement et religieusement; ils t'aideront à subir cette inévitable perte. Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils étaient à moi, et que je leur recommande bien de te distraire et de te consoler.

Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.

Ta tante,

G. SAND.

[1] Fils aîné de madame Simonnet. [2] La mort de madame Chaînon, belle-soeur de madame Sand et mère de madame Simonnet.

DCCXXIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 23 février 1870.

J'ai été dîner aujourd'hui chez Magny pour la première fois depuis huit jours; ça m'a réconfortée: j'étais un peu lasse de poulet froid.

J'ai avalé mes quatre heures de répétition. Demain mercredi, répétition générale, lumières, décors et costumes. Ça va très bien maintenant; on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, première représentation.

J'ai distribué presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira demain. Me voilà dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du calme, de l'attention et de la présence d'esprit. Pas plus émue qu'à l'ordinaire; c'est le départ d'une course en ballon. On fait de son mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les éléments, et, comme tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent à pâlir, à trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, à eux, ils ont besoin de fièvre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.

Je pense à mes chères cocotes qui dormiront comme des anges pendant qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mère_.

J'étais inquiète de vous pour cet enterrement dans la neige et ces émotions tristes. Enfin vous n'êtes pas malades! Il fait beau ici, encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflée.

Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre, on n'a pas voulu de sa féerie à la Gaieté; il a vraiment du malheur! Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donné trente places pour des étudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois. Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.

DCCXXIV

AU MÊME

Paris, 26 février 1870.

Il faut que je vous écrive vite, vite. J'ai soupé cette nuit comme un ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levée à une heure et les visites me pleuvent.

Quelle soirée, mes enfants! quel succès! quel bon public! Salle grippée, retenant sa toux et sa respiration pour écouter, appréciant tout, applaudissant de lui-même, de toutes les places. Les claqueurs ont pu ménager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risqué à la scène première des deux jeunes gens. Ça a enlevé le succès bruyant et passionné de l'auditoire.. On a prétendu que c'était un ami qui me rendait le service de ce sifflet; dans le théâtre, on a dit que ce devait être Plauchut. En réalité, c'était un petit Sulpicien de quinze ans.

Le succès a grandi à chaque acte; enfin c'était tout ce que l'on peut imaginer en fait de succès spontané, et de bon aloi. Pas un essai d'allusion, pas une préoccupation politique. On était tout à la pièce et à l'émotion; on a pleuré, on a ri. Il s'est produit des effets où l'on n'en avait pas prévu.

Sylvanie[1] était dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant. Thuillier était dans une baignoire, faisant la même chose, enfin tout le monde; et j'en aurais tant à vous dire, que je ne vous dis rien.--Et puis la sonnette n'arrête pas.

Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient à un succès d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance, j'envoie ma lettre. Vous avez dû recevoir un télégramme aujourd'hui. _Bigez_ mes filles. Dites à Lolo que sa vieille grand-mère va bientôt revenir.

Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.

[1] Madame Arnould-Plessy.

DCCXXV

AU MÊME

Paris, 27 février 1870.

Nous ferons le carnaval en plein carême et ensemble, si l'on est en deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII. Il faut bien que je reste pour voir se décider le succès d'argent et veiller encore à beaucoup de choses.

J'espère le grand succès, tout va bien. Je sors de la seconde représentation: une salle comble, donnée à moitié, mais payante à moitié; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui aurait fait le double si on n'eût été obligé, comme toujours, d'avoir le reste de la presse, du ministère et des amis de la maison. Le public excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs à tous les actes.

Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succès: les cléricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu réunir au théâtre. Les directeurs sont enchantés, les acteurs ivres de joie, d'émotion et de fatigue; voilà. On s'embrasse comme du pain dans tous les coins du théâtre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de Balandard chez le prince Klémenti: l'ivresse du succès.

Me voilà guérie: j'ai soupé ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil, bien dévoué et qui se met en quatre. Nous avons dévoré un joli morceau de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine, c'était comme à Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!

Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel, on en aura d'autre; que ma Lolo dévore sa bonne mère. _Bigez_ Titite. Portez-vous bien, surtout!

DCCXXVI

AU MÊME

Paris, 2 mars 1870.

Cinq mille cinquante francs de recette; on a chassé les musiciens, bourré l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas que l'Odéon pût faire cette recette, au prix où il est. J'y ai été faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus ému, attentif, enthousiaste. L'orchestre était plein de femmes en pleurs; elles s'amusent drôlement, un mardi gras! On est persuadé maintenant que c'est un second _Villemer_.

J'ai reçu des étudiants toute la journée. Ils venaient, par bandes de douze, me remercier et me féliciter; tous très gentils et bien élevés. J'étais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.

Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi; j'arriverai pour dîner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et avec un si beau résultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.

DCCXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 19 mars 1870.

Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_[1] est très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.