Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 16
Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et _hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous. Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand même--tu voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorber.
Tu me dis que tu es comme ça. Il n'y a rien à dire; mais on peut bien se désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et que l'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un peu coquet de ta part, pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée dans la littérature, j'ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête, mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l'ami du Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu'il a pu t'arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous nous drapons, ou nous nous vautrons; le Français n'a plus de milieu social, il n'a plus de milieu intellectuel.
Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi, je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne connaît plus son _moi_ est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle est une si jolie pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse plus.
Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.
Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver, je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles _maître_. Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
A toi, gros ingrat.
J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.
DCLXXXVIII.
A M. EMILE ROLLINAT, EN GARNISON A PERPIGNAN
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher enfant,
Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car, puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries, pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes, pas applicables à nos générations.
J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre lui et moi. Ce livre s'appelle _les Pères et les Enfants_. Il est d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le lire entier. Il met en présence le _pour_ et le _contre_; la conclusion proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne souvent brisée des tendresses sublimes.
Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les avais là, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le carton ni les lettres, j'ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre mère d'être tranquille aussi: ces précieuses lettres lui seront rendues.
A vous de coeur, mon cher enfant.
G. SAND.
DCLXXXIX
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher grand ami,
Comme c'est bon à vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensées se sont croisées; car j'allais vous écrire aussi. Non, Aurore n'a pas de petit frère, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes dernièrement; c'est ce baptême qui a fait croire à l'arrivée d'un nouvel enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n'est pas sur le tapis. Quant, au baptême protestant, ce n'est pas un engagement pris d'appartenir à une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est, dans les idées de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme, un divorce de famille avec l'Église, une rupture déterminée et déclarée avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions tous mourir avant d'avoir _fixé_ le sort de nos enfants, et qu'il fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible, contre la lâcheté humaine.
Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protégé ni prohibé, la liberté de conscience absolue; et, pour le philosophe, dès à présent, je ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien, je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me suis associée de bon coeur à leur volonté. Nous sommes très heureux en famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent être, d'un esprit très cultivé et d'un coeur à la fois indépendant et fidèle. Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil à Paris. Qu'il y a déjà longtemps de cela! et quels progrès avons-nous faits dans l'histoire? Aucun; il semble même, historiquement parlant, que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que ce qui se voit et se touche. C'est une étude trop réaliste pour consoler les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos souffrances servent, là où notre action ne peut rien.
Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment nous sommes menacés par l'étranger. Il me semble qu'une heure de vérité acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe que l'âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.
G. SAND.
DCXC
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 10 janvier 1869.
Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vôtre hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n'ai jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier. La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars; mais je m'imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent, presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'année est bizarre: ils ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noël, au milieu du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux.
Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanée_ du moment), ça m'intéresse,--pas celle des jardins.
On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui est. Notre parrain _Jérôme_ est mieux portant, après nous avoir donné de l'inquiétude; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les marionnettes.
Moi, j'ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des pompiers. En voilà une occupation! mais, comme je sais mon affaire, à présent! le réveil, l'appel, le rappel, la générale, la _berloque_, l'assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de l'occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme, qui est garçon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il apprendra.
J'ai enfin relu _Laure_. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux en lumière; mais les défauts existent toujours, défauts absolument relatifs, qui _n'en sont pas par eux-mêmes_, et qu'on peut signaler sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L'inconvénient de vos ouvrages est celui de ne pas s'adresser à une classe déterminée de lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns est celle qui n'intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour moi la question; j'y vois un grand progrès des deux faces de votre talent, mais pas encore les qualités de _métier_ nécessaires à l'une ou à l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est affaire de temps, vous êtes jeune.
Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous embrasse de coeur tous les trois.
G. SAND.
DCXCI
A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET
Nohant, 17 janvier 1869.
L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux hiver qui _règne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les _mauvaises passions_, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.
Ce pâle personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de ne point passer un jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent; mais, puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complète en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi.
Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l'ont trouvée bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplait pas d'être empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête; voilà!
Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.
Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien dû bon. Il y a l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa raison d'être. Que t'en semble?
Il paraît que tu étudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, même quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur; il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_ renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient une excentricité dans le monde.
Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice aussi.
DCXCII.
AU MÊME
Nohant, 11 février 1869.
Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies _coupables_, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je n'ai pas la force que tu crois.
Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupé de son oeuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.
Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenêtre? Je parie que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être jolis et de ne pas se tourmenter.
Nous avons fait notre carnaval de famille: la nièce, les petits neveux, etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas difficile ici, il ne s'agît que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela exact et très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII satin cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic; c'était si joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l'oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux.
Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.
DCXCIII
A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 18 février 1869.
Cher enfant,
Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le père Calamatta, qui était malade depuis près d'un an sans donner d'inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et enfants; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver son père mort ou mourant.
Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de la joie; car, à l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu, vivant si unis les uns pour les autres. C'est-là, cher enfant, qu'il faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir; et les petites contrariétés de théâtre que tu m'as vu supporter si patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? à ce chagrin qui nous menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés. Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent à Rome, où il a enfoui tout ce qu'il possède, tableaux, meubles rares, etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.
Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-être seule un mois. Si c'était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma solitude, de penser à leurs amusements; mais, dans les conditions où ils sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la fatigue, sans pouvoir la leur alléger.
Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux chères fillettes à garder et à ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenée jouer dans ma chambre pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A dîner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.
Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t'écrire pour te confier sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi, mais je l'en ai empêché. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans l'âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te _faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner à l'état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir à remplir, on a la _grâce suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent, surtout jusqu'à dimanche, où j'aurai un télégramme de leur arrivée à Milan. Jusque-là, l'inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le passe. C'est bête d'y penser; il y a du danger partout, même au coin de son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obéit pas à la volonté. Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur: _Alla signora Lina Sand (Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.
Au revoir donc, à Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand tu seras un peu rassasié de Paris.
Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais plains-moi un peu; ça me fera du bien.
G. SAND.
DCXCIV
À GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 février 1869.
Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de son père. On m'a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est mieux; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées, comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes!
Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête; ses grands beaux yeux se fixent, elle dit: _Mon père_? Une autre fois, elle dit: _Maman_? Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très mystérieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou inquiète; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais si on ne lui parlait pas de moi.
Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. Qu'est-ce que tu en dis?
Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.
TON VIEUX SOLITAIRE.
Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste Pascal:
«La nature agit par progrès, _itus et reditus_. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.»
Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne, s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!
DCXCV
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
Nohant, 12 mars 1869
Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il n'a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina auprès de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les revoir.