Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 15
Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman comique_ en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue, des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie. Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au c... Sorti du théâtre, c'est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!
Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop vite.
Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié: il y a eu tant de belles âmes quand même! Le christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le coeur. Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne m'étonne pas qu'un coeur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais, aussitôt qu'on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut penser à cela aussi!
Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.
Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur de _génie_, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.
Je me fie à toi pour le sentiment du _généreux_. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.
Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que _Cadio_ ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris, ne fût-ce qu'un jour.
Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise de bec pour _Salammbô_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire _imbécile_. Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.
DCLXXVI
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, août 1868.
Merci, chère bonne cousine, pour l'amitié avec laquelle vous me jugez. Je ne mérite pas l'éloge, mais je mérite l'amitié; oui, car je sais vous apprécier et vous aimer.
Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression très caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.
Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur Fadet[1]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge, et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m'effraye bien un peu; je n'ose penser à ce que je deviendrais s'il fallait encore perdre cet enfant-là; toute ma philosophie échoue!
N'y pensons pas; je m'étais juré de ne plus trop aimer, c'est impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle. Heureux ceux qui aiment faiblement!
Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi; nous sommes très heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et lâche.
Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de fraîcheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'excès.
Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi.
G. SAND.
[1] Le chien légendaire de Nohant.
DCLXXVII
A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET
Paris, août 1868
Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t'ai écrit de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain dès l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours, quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillagés du commencement ne soient qu'un affreux gâchis. Il faut voir les difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l'on n'est pas cuirassé _d'humour_ et de gaieté intérieure pour étudier la nature humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour m'en émouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.
Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses et dès gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en ce monde.
La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de santé; mais elle espère porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, que Sylvanie[1] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle que jamais el bien ressuscitée après une terrible maladie.
Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me tenir aux arrêts forcés.
Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse qu'elle aille bien.
G. SAND.
[1] Madame Arnould-Plessy.
DCLXXVIII
AU MÊME
Nohant, 18 septembre 1868.
Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n'est prêt; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué, m'accorde. Je reprends un roman sur le _théâtre_ dont j'avais laissé une première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller composer et monter des _fictions_, quand la réalité est si commode et si bonne! Mais on s'habitue à regarder tout ça comme une consigne militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu crois que ça me contrarie? Non, je t'assure; mais ça ne m'amuse pas non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un Berrichon. Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que _les autres_. Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens. L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que c'est de l'égoïsme; bref, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai eu du chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas reçue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite dévote, oh! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je? Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempêté, je lui ai dit les choses les plus dures, je me suis moquée. Rien n'y fait, ça lui est bien égal. Le Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime; comprend-on cela? un très noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractère! et voilà! T*** est dévote aussi, mais sans être changée; elle n'aime pas les prêtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hérétique sans le savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.
Nous t'aimons, nous t'embrassons.
Je te remercie de venir à _Cadio_.
DCLXXIX
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, septembre 1868.
On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794, pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non moins délabré.
Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui ne dessinât ni ses jambes ni son corps.
A la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, noir plus de Mayençais qui n'existent plus, mais d'un régiment de cavalerie quelconque que l'on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée; pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller, il sera, peut-être absurde; tire-nous d'embarras.
Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de fantaisie, vu la pénurie de l'époque, mais qui doivent rentrer dans la couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider.
Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger les épreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.
[1] Rôle créé par lui dans _François le Champi_.
DCLXXX
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, fin septembre 1868.
Cher ami,
C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène.
Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une autre pièce pendant qu'on répète, et il ya quelque chose d'assez excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration d'évadés de Bicêtre.
Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manoeuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en baillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade; toujours la réunion d'aliénés.
La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.
J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si _Cadio_ réussit, ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.
Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens diner avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure à cinq heures.
Merci; je t'embrasse et je t'aime.
DCLXXXI
AU MÊME
Nohant, 15 octobre 1868.
Me voilà _cheux nous_, où, après avoir embrassé mes enfants et petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire que j'étais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet _hibernage_ tout animal, et tu es la première personne à laquelle je veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu pour moi à Paris, toi qui te déplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand j'ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m'en suis voulu d'être restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gré.
Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu et que j'étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela, et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs. Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu m'as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouvé la _scrofularia borealis_, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait beaucoup de... à l'endroit où je l'ai cueillie. _Such is life_!
Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais l'appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.
J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis éveillée en disant cette sentence bizarre: «Il y a toujours un jeune grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne: Aurore.» Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer cette petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle me fait l'effet d'un rêve.
Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve... comme ça. Planchut t'a vu un jour, et il t'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir.
J'ai laissé _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n'est pas non plus la vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font de l'argent.
Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique.
Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de vie. Le roman avance-t-il?
DCLXXXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS
Nohant, 31 octobre 1868.
Cher fils,
Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant déchaînée de tous les côtés contre _Cadio_: ceci d'un côté;--de l'autre, l'immense personnel de la _féerie_, qui ne veut pas de littérature à la Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre; Thuillier trop malade; le directeur, qui s'était fait trop d'illusions et qui a jeté le manche après la cognée; les _titis_, qui ne trouvaient pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue _bon_ et _vrai_; que sais-je? La pièce n'a pas fait d'argent et la voilà finie; mais je la crois bonne tout de même.
Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve que l'idée du livre était une idée. Donc, il n'y a pas de honte et les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'éventualité qu'il faut toujours admettre.
Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous n'avez pas eu à rougir de l'_intellect_ de votre maman.
Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne ne me parlez pas de sa santé, à elle; j'espère que c'est bon signe. Ici, nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés; Aurore m'habitue à écrire avec un chat sur l'épaule, une poupée à cheval sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n'est pas toujours commode, mais c'est si amusant!
Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous vous portez tous.
Votre maman.
G. SAND.
DCLXXXIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 20 novembre 1868.
Tu me dis «Quand se verra-t-on?» Vers le 15 décembre, ici, nous baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idée de Maurice, qui s'est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras; ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura un gré _soigné_.
Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.
DCLXXXIV
A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L'ODÉON, A PARIS
Nohant, 12 décembre 1868.
Mon cher ami,
Me gardez-vous le mois de février? Comptez sur moi. Dois-je compter sur vous?
J'ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en avait d'importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième personne, _sûre_, à votre choix? et que, jusqu'à ce que nous soyons d'accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que j'ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole, je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.
La pièce que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a été lue qu'à mes enfants. Je n'en ai même dit un mot à qui que ce soit. S'il y a une indiscrétion, elle viendra donc de l'Odéon, et je vous demande le secret jusqu'à nouvel ordre.
Réponse tout de suite.
A vous de coeur.
[1] _L'Autre_.
DCLXXXV
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 17 décembre 1868.
Cher et illustre compère,
Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journée, nous entendons: «Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien! comme il est simple, et jeune, et aimable!» Nous ne disons pas non, comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.
Vous, on vous aimerait davantage, si c'était possible, pour cette grande marque d'amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera particulièrement fière et voudra, j'en suis sûre, mériter une protection si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer.
Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n'allez pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et d'affection qui ne s'effacera pas.
A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,
G. SAND.
DCLXXXVI
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 20 décembre 1868.
Chère enfant,
Je n'ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus dessous pour les fêtes de nos baptêmes _spiritualistes_; je ne veux pas dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amusé beaucoup, et on va se calmer; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des enfants et des nourrices.
Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire. Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore! La vie de travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n'avons jamais de dissentiments ni de tracas.
Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J'espère que vous allez guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas encore relu votre livre, ç'a été plus qu'impossible; mais cela viendra. J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression comme on la doit à ceux qu'on aime.
On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.
A vous de coeur, à Adam et à ma belle Toto[2].
G. SAND.
[1] _L'Autre_.
[2] Madame Alice Segoud.
DCLXXXVII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 décembre 1868.