Correspondance, 1812-1876 — Tome 5

Chapter 14

Chapter 144,014 wordsPublic domain

Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne changeront pas l'impassible et fatale vérité!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux! L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre entourage;--et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]

DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les médecins échouent.

Oui, je serais enchantée d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je n'ai pas osé l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde mon cher filleul, soyez sûrs tous que j'en, aurai soin comme de mon propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera à Châteauroux vers quatre heures de l'après-midi. Il prendra la vilaine patache que l'on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous à sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra lui dire: «Je ne vais pas jusqu'à la Châtre, je descends à Nohant.» On l'arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l'ai annoncé, se font déjà une fête de le voir, et il n'aura qu'à se préserver de trop de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il n'était pas son parent pour cela. Alors elle a repris, «En ce cas, il sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même.» Je suis sûre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est singulièrement drôle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît _vivant_ au possible, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un garçon en ce temps-ci, où, à peine sortis de l'enfance, ils sont comme indifférents, blasés et sceptiques. J'espère que son père le conservera jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tâchez qu'il, y soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous très gentils et qui le mettront bien vite à l'aise.

Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me dire s'il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu'il ne vienne pas la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!

G. SAND.

Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera à le gâter.

[1] Maurice-Paul Albert.

DCLXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

Nohant, 9 avril 1868.

Cher ami,

J'ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je patiente, ou que je m'habitue à n'avoir plus d'énergie vitale. Je ne souffre pas, c'est toujours ça. J'ai retrouvé ma charmante belle-fille toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers, et marchant presque seule. Chère enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a été si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours avec mes enfants l'espérance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai à vous remercier toujours pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis _de lettres_. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse. C'est de votre âge. Moi, je m'y plais complètement quand j'y suis; mais je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n'ai pas pu changer, et, quand j'étais plus jeune, le monde littéraire m'était impossible. Je m'y voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalité, et j'avais aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal à des Indiens. A présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. N'importe, j'ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que l'on comprend sans effort et que l'on écoute sans étonnement. Mais je ne veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je m'y laisse enchanter aussi; et de très bon coeur, quand je rentre dans le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que celui du _frère_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si la tempête qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en sont les idées républicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de rêves, depuis quelques années. Mon idéal s'appellera toujours _liberté, égalité, fraternité_! Mais par qui et comment, et _quand_ se réalisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et des nuages ce cri: «En voilà assez!»

Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de l'idée napoléonienne en face d'une situation plus forte que cette idée; mais, quand on l'a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour en revenir et s'en dégoûter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la défendaient avec le plus d'âpreté. Que s'est-il passé dans ces esprits bouleversés? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question d'intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie?

Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes _situé_. Ce vieux Sénat vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs qu'on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et, généralement, on est abattu, parce qu'on méprise le parti du passé et qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle étincelle allumera l'incendie? un hasard! et quel sera l'incendie? un mystère! Je suis naturellement optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites.--J'en reviendrai peut-être.--J'attends!

Songez à votre promesse de venir nous voir.

A vous de coeur.

G. SAND.

DCLXX

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

Nohant, 8 juin 1868.

Chers enfants,

Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes: je me porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver; mais elle a un si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d'un instant, et les gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son père en est toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans une nouvelle existence.

On tâchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos romans. Vous me les lirez; ça peut servir d'avoir un écouteur attentif, sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.

Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que vous êtes _païenne_ a été _effrayé_, et m'a demandé si vraiment vous consentiez à ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai dû lui dire que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de correction et de suppression[1].

Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. A bientôt, n'est-ce pas?

G. SAND.

[1] L'épreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.

DCLXXI

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 10 juin 1868.

Cher ami,

Vous m'avez écrit le 10 avril: «Dites-moi vos projets quand vous les saurez vous-même.» Voici: j'ai passé tout le mois de mai à Paris..., tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnée par les médecins. C'était une grossesse dont la solution leur paraissait impossible. La nature a fait un miracle: la mère et l'enfant se portent bien. Mais j'ai dû consacrer à ces jours de crise et d'effroi la quinzaine scientifiquement que la planète s'est faite toute seule que je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille chérie. A présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans désemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis espérer un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n'y êtes déjà... Moi, j'ai pesté un peu d'être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais j'étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en d'autres temps, m'a donné des soins dévoués. C'est la femme de mon petit ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant venu par miracle, et très joli.

Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et intelligente comme était votre Claudie à son âge. L'autre fillette grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé, fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d'histoire naturelle, j'ai bien lu et commenté tout ce qui s'écrit pour prouver et se défera de même. Soit; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il s'est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbéciles ou des tartufes. Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne à faire que d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce l'Église un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas nécessaire, il n'est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille; n'habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l'engager à se découvrir, mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

Ceci, cher ami, n'est pas un reproche â votre adresse. Vous avez vécu longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux. Vous l'avez quittée sans subir d'autre influence que celle de vos réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d'autres ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi aussi, j'ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l'ignore, en arrière peut-être. N'importe, j'ai réfléchi aussi, et je me suis insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et même tout ce qu'elle suppose, je ne conçois pas qu'elle nous dise: «Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour prouver, abattons tout pour reconstruire.»--Je réponds: Bornez-vous à prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rôle de la science d'abattre à coups de colère et à l'aidé des passions. Laissez le mépris tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir la vérité que de dire: «Il est nécessaire de croire que nous avons la vérité.» C'est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène à la vérité, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voûte de l'univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre: «Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et dissipe la foi.» Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait. Il faut que tous les esprits sincères cherchent, et que par la force des choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite acquis à l'heure qu'il est. C'est la vérité qui doit exterminer le mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute; mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque triomphantes qu'elles nous paraissent.

Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le culte de la libre pensée. C'est le premier point de ma religion, et vous devez croire, que votre _incrédulité_ ne me scandalise point. À vous de coeur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous et à tous les enfants. J'espère que tout va bien, vous en tête, et que vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.

DCLXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 21 juin 1868.

Me voilà encore à t'_embêter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne m'as jamais donnée. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris l'adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!

Que ne suis-je la... rivière qui te berce de _son doux murmure_ et qui t'apporte la fraîcheur dans ton antre! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l'étrangeté ne me déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de l'_idiotisme auditif_, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine que j'ai à le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m'as lu; ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flânerie_ me domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

[1] La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.

DCLXXIII

A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)

Nohant, 5 juillet 1868.

Comme c'est aimable à toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5 juillet, qui, tout en m'ajoutant des années, me réjouit toujours comme s'il m'en ôtait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux à soixante et dix ans qu'à trente, quand on a conservé l'intelligence, le coeur et la volonté. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmité dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne t'empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprécier le magnifique spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays, et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolérance et l'ambition cléricale une lutte qui humilie la France.

Quant au déclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais c'est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les hommes peuvent bien en avoir! Ne désespérons jamais, mon ami! tout ce qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et nous-mêmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil. Notre état normal résume si bien notre avenir infini!

J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi bien. Ma vue est fatiguée aussi; je mets depuis si longtemps des lunettes, que c'est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne pourrai plus agir, j'espère que j'aurai perdu la volonté d'agir. Et puis on s'effraye de l'âge avancé, comme si on était sûr d'y arriver. On ne pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu'on n'a su jouir des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt ans! Nos jours d'hiver comptent double; voilà notre compensation. Ce qui ne passe ni ne change, c'est l'amitié. Elle augmente, au contraire, puisqu'elle s'alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi, ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras, tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro; nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la dernière fois. Ce mot n'a pas de sens.

G. SAND.

DCLXXIV

A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS

Nohant, 12 juillet 1868.

On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont grands. On peut être l'élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l'ami respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité; Montaigne est pur, il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu'il peut se passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs d'une âme agitée. Aucun trouble n'autorisait Montaigne à la plainte. S'il n'a pas songé au mal des autres, c'est que l'image du bien était trop forte en lui pour qu'il entrevît clairement l'image contraire. Il pensait que l'homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-même, en s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes émus.

Je ne vois pas d'antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs résultantes. Il est bon d'avoir ces deux maîtres: l'un corrige l'autre.

Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au _Contrat social_: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr, grâce à Jean-Jacques.

Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée, en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.

J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement, sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr; mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni l'autre.

Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de mes sentiments.

G. SAND.

DCLXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 31 juillet 1868.

Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu les sables d'_Arbonne?_ il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l'heure qu'il est.