Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 13
Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis que je suis très forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:
Encore courage et pensez qu'on vous aime.
G. SAND.
[1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.
DCLVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 28 octobre 1867.
Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbô_ qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste, convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu'on fait des livres.
Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir en songeant qu'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_
J'ai vainement tenté d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci, c'est-à-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacée de mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je t'embrasse.
G. SAND.
DCLVII
AU MEME
Nohant, 5 décembre 1867.
Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.
Voilà.
Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu t'absorbes, et tu n'as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus d'une fois _toc toc_ à la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est moi_. Ou tu as dit: «C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!»
Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.
Nous avons _ragé_ politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.
G. SAND.
DCLVIII
A M. CALAMATTA, A MILAN
Nohant, 24 décembre 1867.
Cher ami,
Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu'elle mange pour deux. Elle est toute ronde à présent; ce qui ne l'empêche pas de se faire belle demain pour aller à un concert--pour les Polonais. Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi; tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et Maurice nous régale de marionnettes.
On s'apprête, pour le jour de l'an, à une grande représentation; la _mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables, seront les bienvenus, et, quant à ce que _l'inspiration_, te dictera d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera religieusement.
Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les âmes sont gelées, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux principes de la majorité. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez bien dire à présent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous, nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes lâches; voilà ce que _l'autorité_ fait d'une nation. Mais on peut _rager_ sans _se décourager_. L'indignation <est grande et on pousse à l'extrême la situation. Nous verrons bien des choses d'ici à quelques années.
Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par les événements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse. Je t'écrirai pour le premier de l'an, afin de te dire où je vas, à Paris ou à Cannes, mais le jour n'est pas fixé. Il m'en coûte de quitter mes _fanfans_.
Il le faut pourtant, je crains d'être pincée comme l'année dernière.
A toi.
G. SAND.
DCLIX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 31 décembre 1867.
Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la _Revue_ et qui paraîtra après celui d'About.
Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes, l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale.
Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un point; c'est que l'être physique est nécessaire à l'être moral et que je crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.
Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons; car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une gaieté et d'une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et les pièces qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.
La dernière s'appelle «1870». On y voit _Isidore_ avec Antonelli commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l'avenant; à la fin, la veuve _Euphémie_ épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est un ancien _démoc_ et on reconnaît qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'à cinq heures. Il y a représentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des _trucs_, et< la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant les aventures les plus incroyables.
Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve. Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.
Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature et un type: ça chante à ravir, c'est colère et tendre, ça fait des friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise.
La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une manière merveilleuse ce qu'on lui dit et _cédant à la raison_ à deux ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.
Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner, _à la vie pour la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d'étranges _balançoires!_ On se demande s'il est possible de retourner jamais à ce boulet.
Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.
Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de O, et ici nous sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guère, et mon chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le moins épatant de la société. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.
[1] Depuis, madame Edmond Adam.
DCLX
A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE
Nohant, 1er janvier 1868.
Excellent ami,
Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une sorte d'esclavage? C'est votre chaîne et voire gloire, puisque c'est en prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage vous serait trop pénible?
Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous étiez par là, je franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.
J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir mérité l'honneur de souffrir comme vous!
Votre lettre m'arrive au moment où j'allais vous souhaiter aussi une meilleure année! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est si douce et si bonne qu'elle le mériterait!
Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas jusqu'à quel point on peut s'écrire ce que l'on pense, sans que les lettres disparaissent. Cela m'est arrivé si souvent, que je me tiens sur mes gardes, le but d'une lettre étant avant tout d'avoir des nouvelles de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pensé à vous et nous avons souffert ensemble, je vous en réponds. L'avenir est étrange, il se présente avec des rayons, mais à travers la foudre.
Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je passerai auparavant quelques jours à Paris.
Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas plus que l'âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le néant.
Je vous aime bien tendrement et respectueusement.
G. SAND.
DCLXI
A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE
Nohant, 4 janvier 1868.
Ma chère mignonne,
Je suis encore à Nohant, attendant pour aller à Paris et faire mon grand voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et mes entrailles assez débiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense à toi, chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins réussi à te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc pas: sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais beaucoup de peine.
Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute mon âme.
Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et bonne tout à fait.
Amitiés à _Sandrine_. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste est fidèle.
DCLXII
A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
Nohant, 16 janvier 1868.
Lina t'aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient ajourné mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je voudrais rester; c'est un peu difficile à arranger.
Sitôt à Paris, j'irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1], sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans exagération ni prévention de grand'mère, c'est l'enfant de deux ans le plus doux et le plus égal que j'aie jamais vu. Son intelligence s'annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile à vivre, nous aurons vraiment trop de chance.
L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament? on ne sait pas! Il y a bien une question de santé au fond de tout; mais les organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre? Qu'en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces questions-là?
Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait? Je sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection. Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes peines et de ses mérites?
Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet à la grande famille du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de pire; mais se réveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des révolutions pour la centième partie de ce que l'on supporte à présent!
Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'à dix-sept degrés de froid.
Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y a guère songé. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui nous éprouve tant.
Bon courage et bonne année!
G. SAND.
[1] Madame Berthe Girerd.
DCLXIII
A M. CHARLES PONGY, A TOULON
Golfe Jouan, 22 février 1868. Villa Bruyères, par Vallauris.
Cher ami,
Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n'avoir affaire ici qu'à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est toujours. C'est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours, il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas, notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux, autour de Toulon.
Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotté aujourd'hui.
Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes.
Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitié que vous lui avez témoignée.
[1] Fils de Planet.
DCLXIV
A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE
Golfe Jouan, 7 mars 1868.
Chère fille,
J'ai été deux, fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon après-midi; mais je n'étais pas libre du reste de la journée et le chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous êtes bien; un sommeil d'enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[1] m'a affirmé, et vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassuré, demain. Je suis ici depuis quinze jours et je retourné à ma, petite Lina, que nous ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse à courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ça!
Adieux donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir sauvée.
G. SAND.
Respects et amitiés de Maurice.
[1] Femme de chambre de madame Plessy.
DCLXV
A LA MÊME
Nohant, 15 mars 1868.
Chère fille,
Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j'ai été en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous inquiéter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait! Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement: «Je suis accouchée cette nuit et je me porte très bien.»
Sans déballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne faite sans nous, l'enfant bien à terme, superbe; la petite mère, qui n'a souffert que deux heures, fraîche comme une rosé et un appétit florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les menottes et les petits pieds.
Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire; car vous vous réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice. Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous aime ou vous aimera.
G. SAND.
J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me l'avait pas dit.
[1] Madame Emilie Guyon.
DCLXVI
A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
Nohant, 17 mars 1868.
Mon cher enfant,
Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un long retard; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et à Menton. Il m'avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de huit jours. Puis Lina lui avait écrit: «Accompagne ta mère dans tout le voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'à la fin de mars.» Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait nous a fait revenir le 18 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre d'elle, qui nous disait tranquillement: «Je suis accouchée hier soir et je me porte très bien.»
Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère et l'enfant (qui est superbe) en bon état. C'est encore une fille, très forte, bien venue à terme et que nous recevons avec joie; la première est si belle et si aimable! Notre chère Lina est forte et vaillante, et nous voilà très heureux.
Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'être fou de sa Gabrielle.
Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous félicite aussi, recevez toutes nos tendresses.
G. SAND.
DCLXVII
A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYÈRES (GOLFE JOUAN)
Nohant, 23 mars 1868.
Chère enfant,
Vous voulez devenir _calme_; si cela était possible, je vous dirais: «Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur par conséquent; car la souffrance continuelle n'arrive à être combattue que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-être de l'âme.» Mais le peut-on, môme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle? Je crois bien que oui.
Ce remède-là vous viendra, c'est un grand détachement des petites choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et sans-regret. Il n'y a pas grand mérite, ce n'est qu'une affaire de bon sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme est _l'impressionnabilité_. Restez comme vous êtes, en vous modifiant seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif, par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée; c'est bien beau et bien bon; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez riche pour vivre de vos trésors, n'essayez pas d'être millionnaire pour vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin de souffrir; là est l'excès. Toute qualité, toute puissance a son trop plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte sur soi-même paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor, toujours augmentée par l'essor même.
Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition de là jeunesse; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n'avez pas de maladie chronique. Je vous ai bien observée; vous êtes très forte et bien équilibrée. Votre insomnie est dans l'âme plus que dans le corps, si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.
Mais, comme elles réagissent l'une sur l'autre à tout instant, il faut essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient pas la possibilité de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on peut bien dormir après; mais il est rare que les nerfs soient en repos quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir, mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la journée pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous dormiriez pour sùr à onze heures du soir, et, en vous levant à six heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si vous pouvez.