Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 12
Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J'en suis malade et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que, là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C'est moi qui suis frappée: c'est dans l'ordre de souffrir.
Je ne sais plus bien quand j'irai à Paris. Si j'y vas, je tâcherai bien d'aller à vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est évanouie. Elle est, entre nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le monde au pays, car il était si aimé!
Je m'abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes; elles sont mal préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c'est grand dommage. Je partage votre prédilection pour la _parnassie_. On se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.
G. SAND.
DCXLVI
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 27 août 1867..
Cher excellent ami,
J'ai été frappée d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat, qui était un frère dans ma vie: je l'ai su à peine malade et il demeurait à huit lieues de moi! J'ai été si accablée pendant quelques jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n'y croyais pas. Je la sens, à présent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle, n'est-ce pas?
On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait être ainsi, car le terme de la séparation est plus court; mais je trouve le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre; oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus, aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des forces retrempées et un coeur rajeuni.
Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel!
Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection m'ennuie à présent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me fatiguer pour m'endormir.
Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire, hélas! tout ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les lois du temps et les fatalités de l'histoire. Plus heureux que les hommes du passé, nous ne disons pas comme eux: «C'est la fin du monde.» Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal; mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre ardeur. Nous avons besoin d'être heureux, nous sentons que cela est dù à la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore.
Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous tombons dans ce crime à chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien que vous vivez toujours d'une idée intense. Vous voyez le fait, vous cherchez l'action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la France peut sauver la France; vous êtes _militaire_ parce que vous êtes _militant_; c'est beau et bien, je vous envie.
Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous défendions bien, je l'espère; mais serons-nous plus forts après? Est-ce parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et que nous comprendrons mieux la vérité? En 93, nous défendions une idée; en 1815, nous ne défendions que le sol. N'importe, le nom sacré de la France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos douleurs et, jusqu'à la mort, cachons nos blessures.
Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon coeur.
G. SAND.
DCXLVII
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, août 1867.
Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir; mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais. --Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte normande sans tomber dans les endroits où va _le monde_. J'ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des paysans, des pécheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi. Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire; il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux. Comment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu? Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.
Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2 septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des merveilles, et d'une adresse inouïe pour son âge.
Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l'état où je suis. Le diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.
DCXLVIII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)
Nohant, 1er septembre 1867.
Chère fille,
Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer? ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon? Si oui, répondez tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.
Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas trop patraque; ce sera une question d'entrain et de santé. J'en ai bien envie; mais il faut pouvoir.
La _succise_ est très mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque terrain humide,--puisque vous m'avez envoyé le _drosera_ et la _parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est l'_anagallis tenella_ (mouron délicat) et la campanule à feuilles de lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai dans une lettre.
J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit jours qui m'a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus écrire, je commence à m'y remettre.
Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr, n'est-ce pas?
G. SAND.
DCXLIX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 10 septembre 1867.
Cher vieux,
Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.
En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser? J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plongé_ dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade _d'hiver_ à la grève normande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette époque-là!
J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.
DCL
PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL LA _LIBERTÉ_ A PARIS
Nohant, 23 septembre 1867.
J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux, ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies? Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de _Cadio_, de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail, afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance s'empare des hommes.
Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de _Cadio_ est sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.
Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin de s'égorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'établir sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.
Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les enseignements de l'histoire? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir? Leur milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'expérience de sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux, lui ont profité?
Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l'histoire; car, en voulant empêcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec une publicité, un éclat et un retentissement que nous n'avons pas à notre disposition. Nul ne peut nourrir l'espérance de supprimer le passé; Dieu même ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les poursuites, acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui êtes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de vous des victimes, et d'amener à vous le libéralisme de cette époque.
Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-même par la discussion et par l'enseignement, par la polémique ou par la littérature; là seulement, elle éclora avec le calme que vous prescrivez. Ne l'obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa terrible preuve à l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l'avenir. L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter qu'elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la conscience humaine.
GEORGE SAND.
DCLI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, mardi 1er octobre 1867.
D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois, j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, Sàint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les environs, le château d'Arques, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule, j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.
Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.
Je crois que les _Bois-Doré_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un peu _chouette_. J'ai marché comme un vieux cheval: je reviens toute guillerette.
DCLII
A M. HENRY HARRISSE, A PARIS
Nohant, 14 octobre 1867.
Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, à voir mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai été un peu paresseuse et, depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner, embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas s'embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est toute faite, où je n'ai à me mêler d'aucune initiative, où le feu est fait sans que j'y mette la main, et le dîner prêt sans que je le commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agréable et pas mal égoïste.
Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai trouvé Aurore en train d'être sevrée et un peu agitée; mais c'est fini et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment. Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?
A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid: très beau pourtant, très artiste; le côté de _l'esprit_ est plus original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d'admirables choses, que cela laisse tout de même une force dans l'âme et une clarté dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_, dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n'est pas le don de voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières-pages, qui sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu'il a vu le monde si laid, parce qu'il a fréquenté le vilain monde?--Mais quel talent! qu'il soit béni quand même.
Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tâchez de venir nous voir ou de m'attendre encore une fois à Paris.
A vous de coeur.
G. SAND.
[1] M. et madame Frédéric Viliot.
DCLIII
A M. ARMAND BARBÈS. A LA HAYE
Nohant, 12 octobre 1867.
Cher grand ami,
Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à coeur ouvert. Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des renseignements sûrs et directs; c'est un grand artiste et du petit nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime, c'est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse. J'ai gaspillé de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité, bien-être, _utilité_ comme on l'entend dans cette région-là. Mais les vrais biens, je les ai appréciés et gardés; vous avez mis dans mon coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse qui ne s'use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou douloureuses de la vie. J'aurai passé dans le monde à côté de vous par l'âme, et, dans l'autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la balance qui portera mes mérites et mes erreurs.
Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome cléricale? je voudrais bien et j'attends les événements avec impatience. Comme lui, je crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille en proclamer une autre.
Cela me paraît contraire à l'esprit du siècle, qui a un besoin inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien prendre l'humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la prédication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les réaliser, les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque antihumain.
L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais été lui-même. Il faut qu'à un jour donné, et pour un temps donné, il s'appartienne, et qu'il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du persécuteur ou de l'anathème. C'est un droit, comme à l'affamé de manger après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant celle de ne pas croire avec nous.
Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre.
Disons cela à nos enfants et à nos neveux; car ce jour de liberté où toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut à l'homme pour être homme, le verrons-nous? Peut-être oui et peut-être non; mais qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas douté. Morts à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu'on pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bénies.
Cher ami, soyez béni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série.
A vous de tout coeur et à toujours.
G. SAND.
DCLIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 12 octobre 1867.
J'ai envoyé ta lettre à Barbès; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrétions qui vont jusqu'à l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir, peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins et puis j'irai en Provence.
Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette seconde quinzaine d'octobre où tu vas être libre, venir me voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.
Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête _d'un an_ sans te voir.
DCLV
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 21 octobre 1867.
Chère fille bien-aimée,
J'ai été inquiète, de vous. Me voilà rassurée par l'affirmation de la bonne soeur [1] et des médecins, mais non consolée; car vous souffrez encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont passé leur vie à combattre et à s'user. Votre beau cerveau, si bien conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez qu'il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j'espère. Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l'êtes, et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore: le plaisir de se sentir renaître et de reprendre goût à la vie.
Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance à deux mains avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle.