Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 11
Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le _Çadio_ auquel je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai pour le milieu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera signe de bonne santé pour la chère maman.
Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand j'aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh bien, ces études-là sont de véritables _pieuvres_ qui vous enlacent et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la destinée de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas, c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion.
_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit d'être représenté dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les études qui, au dire des épiciers, ne-_servent à rien_. Ça vaut toujours mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Créateur.
Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout à coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu, sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans celui de Scarron.
Que penses-tu, toi, bonne tête et bon coeur, au milieu de cette bacchanale? Tu es eu colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en riais; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis?
Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y répète et s'y rabâche.
Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas, et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse tendrement.
Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
DCXXXVII
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 12 mai 1867.
Ami,
Je ne crois pas à l'invasion, ce n'est pas là ce qui me préoccupe. Je crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit de l'observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous ramener les Bourbons ou les d'Orléans, ils n'auraient pas beau jeu, ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et quelle nouveau leurre!
On est las du présent, cela est certain. On est blessé d'être joué par un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve toute sorte de soulagements et d'inconséquences. On se démoralise, on se fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède? On a encouragé l'esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales ignorantins s'emparer de l'éducation; on a compté qu'ils serviraient le principe d'autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de celle vérité que qui n'apprend pas à résister ne sait jamais obéir.
Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je le crains bien.
Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le monde de l'intelligence tourmenté, de fantaisies qui n'aboutissent à rien, qu'à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction ni doctrine. Aucun idéal! Les révolutions tendent à devenir des énigmes dont il sera impossible d'écrire l'histoire et de saisir le vrai sens, tant elles seront compliquées d'intrigues et traversées d'intérêts divers, spéculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en prendre son parti, c'est une époque de dissolution où l'on veut essayer de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les retiennent pas.
L'avenir est beau quand même, allez! un avenir plus éloigné que nous ne l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé lève dans celui-ci.
Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse.
G. SAND.
DCXXXVIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 30 mai 1867.
Te voilà chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point se gêner. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'à le _relicher_ un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse machine dans sa _trompette_. J'ai été si interrompue par la maladie réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.
Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant _Cadio_; à présent, je n'ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge d'or.
Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle!
Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus raisonnable?
L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de _Madame Bovary_ très bien, mais qui goûtaient moins _Salammbô_. Lina s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et, là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant; si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était, extraordinairement réussi.
Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre à longues années avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il faut bien se tenir prêt à tout.
Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant: _Dominus vobiscum!_ puis elle boit, et répond: _Amen_! La voilà qui marche. Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse.
DCXXXIX
AU MÊME
Nohant, 14 juin 1867.
Cher ami,
Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris, peut-être plus si la reprise de _Villemer_ me mène plus tard. Donc, ta bonne chère mère, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l'époque qui vous ira le mieux.
Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une heure avec vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le coeur au guet quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi, je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.
J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache à aucun; ce qui m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement, quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre _hors de moi!_ ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette aux indigestions. C'est fini!
Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme, mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.
Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que ma tranquillité _sénile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne m'intéresserais pas _à moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais l'autre à Chaillot.
A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent qu'ils n'ont aucune espèce de religion: si cela est, ils doivent être supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux. «Bonjour, messieurs.» Réponse: un léger signe de tête. Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité les contrarie.--Un haussement d'épaules comme pour dire: «Qu'est-ce que ça nous fait?» Je m'adresse à un jeune garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. «La veux-tu?» Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.
Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout; mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal.
Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.
Je n'ai pas seulement aperçu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans réclamer aucun payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée. Pour conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de les nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-être davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on me soigne, je me relève parfaitement guérie.
Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous aime de tout mon coeur.
DCXL
A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)
Nohant, 28 juillet 1867.
Cher ami,
Je vous ai écrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous n'avez rien reçu! L'Italie est donc toujours le pays où rien ne marche, pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux? Je savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L'étranger et le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu'elle se réveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le châtiment, c'est-à-dire en subir la conséquence.
J'avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de mal en pis, si la liberté n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent? recevrez-vous cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu sait pourtant si elles intéressaient les polices papales!--Je crois que vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes choses-là ne changent pas.
Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un été, j'irais courir un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où j'ai passé quelques semaines, avec mes enfants, et où l'Exposition m'a beaucoup intéressée. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité, je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est fini et attend son tour à la _Revue_.
Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et moi, je vous souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage. A vous de coeur.
DCXLI
A M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX
Nohant, 29 juillet 1867.
Cher ami,
Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'étais souffrante et mes enfants m'emmenaient de force à la promenade. Je l'ai donc appelé en conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t'intéresses particulièrement à ce jeune homme, qui par lui-même d'ailleurs, me paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés de famille, et tu m'as trop donné l'exemple, coupable que tu es, de chefs-d'oeuvre _ébouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école.
Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste: celui-ci a des éclairs dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai souffle, des expressions heureuses, de l'habileté de langage et de l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois très beau, rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je crois que le bon conseil à lui donner, s'il voulait le recevoir, serait celui-ci: «Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez pourquoi on vous donne cet avis. C'est à, vous de le trouver vous-même. Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous nuira au lieu de vous profiter.»
J'avais l'idée d'adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra pas promener, je crois être sûre, à présent que j'ai lu avec attention I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois, si M. Lafagette persiste, à le voir, je lui donnerai une lettre. Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu'il est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il décourage ce jeune homme.
Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la solitude qui l'ont inspiré. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la vie littéraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? où ça se trouve-t-il? qu'entend-il par là? J'ai cru d'abord que c'était un éditeur qu'il voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour un marchand de littérature, de risquer une somme, quelconque. Les revues et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment fort peu. Ils n'accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C'est trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts.
Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de milieu littéraire où elle s'exprime et se manifeste de manière à lui être accessible avant qu'il ait fait preuve de maturité;--c'est-à-dire que je ne connais intimement que des vieux comme moi.
Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l'entendras. Pour être utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les choses; autrement, on les blesse sans les éclairer.
A toi de coeur, mon vieux ami.
GEORGE SAND.
DCXLII
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 6 août 1867.
Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature _savetée_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ça pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois pas destinée à faire de bien vieux os: faut se dépêcher d'aimer!
Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as l'âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce tas d'ordures.
Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de la joie dans le coeur.
Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots quand tu as le temps.
Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le jouerons.
On t'embrasse et on t'appelle.
[1] _Mademoiselle Merquem_.
DCXLIII
A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS
Nohant, 10 août 1867.
Monsieur,
Puisque, à tant d'éclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous dirai: «Attendez encore pour vous faire connaître; vous êtes si jeune!» Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des scrupules en lisant les deux pièces que vous m'envoyez. Il me semble qu'elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître, Théophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sûre,--vous profiterez de ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux mots, et s'il vous dit, comme moi: «C'est trop tôt!» croyez-le avec la même aménité que vous me témoignez.
GEORGE SAND.
DCXLIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 18 août 1867.
Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes pauvres enfants sont-aussi consternés que moi: nous l'adorions, tout le pays l'adorait.
Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.
DCXLV
A MADAME ARNOULD-PLÉSSY, A PARIS
Nohant, 23 août 1867.
Chère fille,