Correspondance, 1812-1876 — Tome 5
Chapter 10
Et bonsoir! me voilà très fatiguée devoir écrit; mais je suis à vous de tout coeur.
G. SAND.
[1] _Hommes et Dieux_. [2] Théophile Gautier.
DCXXVII
À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 21 janvier 1867.
Eh bien, cher fils, comment êtes-vous arrivé à Paris, par ce temps de frimas qui vous a surpris le jour du départ? Avez-vous eu froid dans l'affreuse diligence? Vous êtes-vous embêté. Je vous ai fait faire là une vraie corvée et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et j'ai été si patraque, moi, depuis ce temps-là, que je n'avais pas le courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente et stoïque _alitée_ [1]. Je crois que je vais mieux à présent, du moins il y a des jours où je me crois guérie. Ça ne peut guère se faire par une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas penser, à mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle chambre, où j'ai enfin chaud et où je me trouve doucement et bêtement dans le bleu tendre, couleur d'anémie. J'ai soif de travailler.
Avez-vous lu _Mont-Revêche?_ Y voyez-vous plus clair que moi. Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf à ne pouvoir pas _exécuter_ tout ce que vous m'indiquerez et à tourner du côté où je peux être _moi_, avec mes défauts et mes qualités. On ne se sépare pas de soi-même. Il me semble que vous me sortiriez de mes irrésolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-être que je m'en vas tout doucement et que je n'ai pas à m'inquiéter de l'avenir. Mais, si, avant de me confier à ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien, si c'est avec _Mont-Revèche_ que je peux donner ce dernier coup de collier. Si, après réflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une autre guitare, sans aucun découragement.
Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'à tout votre beau sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _trétous_, comme on dit ici.
Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'édifice napoléonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velléité; on sait si peu se servir de la liberté en France, qu'on se dépêchera de mal user du peu qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait pris, pour nous dire: «Vous voyez, c'est votre faute!» Ou bien quoi? sent-on qu'il faut s'exécuter et que la chose craque? c'est peut-être trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les a si bien corrompus pendant quinze ans.
Aurore a repris son aplomb après votre départ, et je croîs qu'un jour de plus l'eût apprivoisée. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de même farceuse avec un air sérieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse tendrement.
G. SAND.
[1] Madame Alexandre Dumas.
DCXXVIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 8 février 1867.
Bah! zut! troulala! aïe donc! aïe donc! je ne suis plus malade ou du moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays me remet, ou la patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire. Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu'on appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui, depuis quelques années, menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec un sentiment d'étouffement et des velléités d'inertie. Il y a eu impossibilité de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu guérissable; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille.
Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours de printemps. Je parie que tu n'as pas monté à mon cher verger, qui est si joli et que j'aime tant. Ne fût-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.
Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le prolétaire; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen de te défendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Hélas! oui, le monde va à la diable de ce côté-là; et je parlais de toi, l'autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel de la vie. Je t'envoie la dernière page de sa lettre; tu verras que tu as là un ami dont tu ne te doutes guère, et dont la signature te surprendra.
Non, je n'irai pas à Cannes malgré une forte tentation! Figure-toi qu'hier, je reçois une petite caisse remplie de fleurs coupées en pleine terre, il y a déjà cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchée à Paris et à Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraîches, elles embaument, elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le temps. Mon mal m'a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien? Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un gros ingrat qui ne me le rend pas.
Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de gros chagrins et qui n'a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure ce qu'il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, entendue comme il l'entendait! Et puis très altier, lui qui a été janséniste, son coeur s'est refroidi de ce côté-là. L'intelligence s'est peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et elle ne nous apprend pas à mourir. Barbès, qui depuis si longtemps attend à chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le rejoigne.
Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la représentation, Maurice nous régale ce soir des marionnettes. C'est très amusant, et le théâtre est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu là! C'est bête de ne pas vivre porte à porte avec ceux qu'on aime.
DCXXIX
A M. HENRY HARRISSE, A PARIS.
Nohant, 14 février 1867
Cher ami,
Je vous remercie de penser à moi, de vous occuper de ce qui m'intéresse, et de me le dire d'une façon si charmante. C'est une coquetterie que me fait la destinée, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois, grâce à vous le dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être encore plus gai sans moi; car Théo a parfois des remords quand il s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête de _Charles le Sage_.
Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rétablis bien. J'ai encore eu une rechute d'accablement; mais je recommence à aller mieux et j'essaye de me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier.
Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouvé votre bonne écriture sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau généralement chez nous: terrain calcaire, très fromental, mais peu propre au développement des arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi, insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.
Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou l'autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j'ai beaucoup parlé de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialités.
A vous de coeur.
G. SAND.
DCXXX
A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 16 février 1867.
Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et qu'il n'y a là ni cyprès, ni ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il y a une chose contre nature; car ce n'est pas le désir qui pousse le tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas liberté et réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature.
I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu m'as écrit que tu étais _embêté_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert ma lettre pour t'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à deux mille; c'est ma réserve. Et puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est bien bête; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait. Donc je t'embrasse pour cette bonne pensée et je n'accepte pas. Mais j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource. Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui, s'il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A présent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas I'énergie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me déranger d'où je suis bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour renouveler une vie de chien, c'est un peu bête, je trouve, quand il serait si doux de s'en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche.
Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j'ai trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir.
Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne, crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas. Regarde donc s'il n'a pas été imprimé à la fin d'un de mes volumes pour compléter la dernière feuille. Ça s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les Maïoliques_.
Oh! mais quelle chance! En t'écrivant, il me revient dans la tête un coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi savant que moi. Celui de Passeri est charmant.
Barbès est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_. Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux, presque introuvables; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et passion qui dominent tout. De là un caractère que l'on ne peut comparer qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'être saint et parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu a manqué à ce héros d'un autre, âge ou d'un autre pays.
Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de _vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est égal, dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et puis vous viendrez à Nohant cet été. C'est convenu, il le faut!
Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.
DCXXXI
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Nohant, 18 février 1867.
Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modèle pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une découverte pour moi. Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.
Si je n'eusse été malade, et _très malade_, j'aurais voulu joindre ma petite note au concert des éloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eût _peut-être_ laissé dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je peux écrire quelques pages. L'article que j'ai publié sur le livre de Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a dû vous porter de sa part, devait paraître beaucoup plus tôt.
Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose remet la tête et le coeur à leur place, c'est ce que vous avez dans la tête et dans le coeur.
Bien à vous.
G. SAND.
Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.
DGXXXII
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 2 mars 1867.
Cher excellent ami,
Je suis guérie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins. Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter quelle qu'elle soit.
Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n'est qu'un détachement amené par l'expérience. Vous, toujours prisonnier ou malade, vous n'avez guère vécu réellement; aussi votre âme s'est habituée à s'épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce, restera comme une légende dans le coeur de nos enfants.
Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous m'exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m'atténue et me remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.
Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez pas à m'écrire; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes! c'est un si grand bonheur pour nous!
A vous.
G. SAND.
DCXXXIII
A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
Nohant, 11 avril 1867.
Quoi qu'il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j'ai passé presque tout l'hiver. Maurice est heureux en ménage; il a un vrai petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère, tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste, géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j'ai peu travaillé cet hiver; j'ai été trop détraquée.
Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous si _brouillés avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma _fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose, et quelqu'un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idées. Mais on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail économique et philosophique d'où sortiront un socialisme nouveau et une politique nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_ et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est étonné de se voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je me plains de l'abandon où vous laissez vos amis, j'approuve fort votre retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de l'âme.
J'embrasse et chéris éternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu'à vos chers enfants, nos meilleures amitiés de coeur.
G. SAND.
[1] Madame Pauline Viardot-Garcia.
DCXXXIV
A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
Nohant, 15 avril 1867.
Cher ami,
Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un autre moment de l'année où vous serez le mieux disponible. Nous nous entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s'apaise quand on en a tâté sérieusement.
Si le cher papa[1], qui croit découvrir des choses rebattues, avait fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.
Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle d'un esprit généreux; sa vanité, celle d'un coeur très pur.
Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'à présent, tourner à l'égoïsme et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle âme dont les défauts et les travers ne sont que l'excès de qualités sérieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolérance et de libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures?
Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui s'envoyaient au bûcher, pour cause d'idées contraires. Il faut bien que nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idéal _si bleu_ à entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la tolérance: reste l'habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous.
Maurice est très content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en était un peu dégoûté à cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend à tâche de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F..., qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent.
Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus comique.
G. SAND.
[1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée.
DCXXXV
A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]
Nohant, 24 avril 1867,
Mon cher incrédule,
C'est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non. Seulement je vous dis: Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai; mais le vrai n'est pas un chemin fermé; au delà du but atteint, il y a encore autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'à la fin des siècles de l'humanité. Si la raison et l'expérience fermaient le livre de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les chimères d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les éléments de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une aimable hypothèse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la raison, et que l'induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l'ai pas, je suis trop bête; mais je sais bien qu'il y a une double entrée, et que vous ne frappez qu'à une seule. Sur ce, continuez à frapper; cela né peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.
Et je dis à Pauline:
Fille chérie, vous me tentez bien; mais, hélas! vous ne savez pas comme je suis vieille depuis six mois. J'avais arrangé ma vie pour avoir un peu de liberté, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout à coup m'écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de soixante-trois ans que je croyais revenue l'année dernière? C'est ambitieux, et, s'il faut me résigner à mon vrai âge, c'est comme _Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothèse_; moi, j'en ai l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui demande tout de même de me donner la force d'aller vous voir, ma chère fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu'il décidera, ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je serai vaillante encore une fois.
Je vous embrasse maternellement, comme toujours.
[1] Après avoir reçu son opuscule intitulé _Libre Examen, apologie d'un incrédule_.
DCXXXVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 9 mai 1867.
Cher ami,
Je vas bien, je travaille, j'achève _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe dans des spleens de miel et de rosés qui n'en sont pas moins des spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et que c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour eux.
J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une société qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme maladif et lâche?
Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille mère, et certes je n'ai pas à réclamer.