Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 9
Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne, et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.
[1] Abréviatif de Solange.
CDXXXII
AU MÊME
Gargilesse, 30 mai 1858.
Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et non une fatigue.
C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique. Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène, mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.
Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du devoir.
Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place les affaires personnelles, c'est-à-dire les devoirs domestiques. Mais tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en nous disant: «Restez là! vous n'avez pas mérité de partir....»
Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là-bas s'étant un peu prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir (car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux, frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses de votre petit jardin.
La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré (c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et, moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres. Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas dans ce monde?
Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois, décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc, adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette d'aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_ et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas! vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien.
Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ.
À vous bien tendrement.
[1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud. [2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille.
CDXXXIII
A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 5 juin 1858.
Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre, et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne pas _toujours_, même aux plus grands coupables.
Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.»
Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur.
Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul, vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les actions de votre vie ni les élans de votre coeur.
Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts, la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de vous-même qu'il vous faut.
Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée.
GEORGE SAND.
CDXXXIV
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 10 juin 1858.
Mon enfant,
J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2] sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise, lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_
Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien. C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second, si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée, et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour sortir de mon genre.
Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil, et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser, et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que _Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les masques!»
J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès. Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile. Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui vaudrait encore mieux.
J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup de bruit pour rien_, c'est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois gouttes d'eau.
Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.
[1] Les _Légendes rustiques_. [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_. [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.
CDXXXV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 19 juin 1858.
J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard, mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient imposer, par toute sorte de considérations de position et de camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant.
Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur m'en dit.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_ apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les choses se sont passées de même.
Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable; car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son honnêteté et sa connaissance des affaires.
Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.
[1] Pièce de Charles Poncy. [2] Alphonse Royer et Gustave Waëz. [3] _L'Homme de neige_.
CDXXXVI
A M. FERRI-PISANI, A PARIS
Nohant, 28 juin 1858.
Monsieur,
Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation.
C'est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume, est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi.
Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite, sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un sévère examen.
Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de l'Algérie.
Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui leur appartient par leur importance.
Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous.
GEORGE SAND.
CDXXXVII
A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS
Nohant, 4 septembre 1858.
Cher monsieur,
On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et j'espère que le grand événement administratif de la suppression du gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.
Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence, que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille. On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le plus rigoureux exil, à Guelma.
J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact et si bon pour moi, ne m'a pas répondu.
Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais, des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité, avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du chagrin.
Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés: c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue Montaigne.
Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous voyez, je compte toujours.
GEORGE SAND.
CDXXXVIII
AU MÊME
Nohant, 12 septembre 1858.
Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu, par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à faire et une réponse à transmettre.
Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car, malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit chemin.
[1] Oscar Cazamajou.
CDXXXIX
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 13 octobre 1858.
Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.
Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.
J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de Landry. Dis à Emile de te le solder.
Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis à les regarder.
Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à-dire dans quinze jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement de bleus!_
Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ, mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me redonner de tes nouvelles.
G. SAND.
[1] Pour les _Masques et Bouffons_. [2] Charles-Edmond.
CDXL
A M. FERRI-PISANI, A PARIS
Nohant, 21 octobre 1858.
Cher monsieur,