Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 7

Chapter 73,993 wordsPublic domain

Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant: _le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est surtout un roman romanesque que je fais cette fois.

Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à-dire méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis sûre, vaudra plus que la première.

Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je _crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à la bonne roue. Amitiés de mes enfants.

G. SAND.

CDXVII

AU MÊME

Nohant, 8 décembre 1857.

Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de Bellevue[2] a dans l'affaire.

Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.

Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué, dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de _la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.

Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu d'en perdre?

Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe _siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.

J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens, elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous. Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force majeure dans mes affaires personnelles.

Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances, venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.

Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra.

[1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857; et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme de procès. [2] Le prince Napoléon (Jérôme). [3] Caissier du journal _la Presse_.

CDXVIII

A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE

Nohant, 9 décembre 1857.

Madame,

Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis?

Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de Votre Majesté.

Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté d'intérêts aussi minimes que les miens.

Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur et le bienfait de la clémence.

En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous innocents à coup sur.

Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.

GEORGE SAND.

CDXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME),

A PARIS

Nohant, 17 décembre 1857

Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été bon; que Dieu se charge du reste!

Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé. Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force, à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les plus malheureux.

Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses: les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche, et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences, des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_ est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les soucis de la vie réelle.

Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que, quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité, puisque c'est pour elle qu'on travaille.

J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles, dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure.

Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord, je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon imagination était cependant très _allumée_.

Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il, avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.

Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien, monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir le passage.

Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre, mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles, comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner, _à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout le monde?

Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard, en jouant leur âme à pile ou face.

Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur sérieusement et sincèrement.

GEORGE SAND.

CDXX

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 9 janvier 1858.

Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.

Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre: derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien de lui garder un bon souvenir.

Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible; car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.

Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en ressente et s'en aperçoive autour de moi.

Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture de laine en guise de ouate et de soie.

Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire _le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, des tempêtes et des banquises.

Bonsoir.

GEORGE SAND.

[1] Premier titre de _l'Homme de neige_.

CDXXI

A MAURICE SAND A PARIS

Nohant, 14 janvier 1858.

Cher Bouli,

Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois heures chez Vergne à Beauregard.

J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_. Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu, puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras. Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt.

Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti _comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire. Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits, cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit, de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.

Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière, on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.

Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps, promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a mangé le chemin.

Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver, plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades glacées sont très amusantes.

Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont _sibériens_, mais on n'y reste pas.

Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.

[1] Le baromètre. [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand. [3] Peintre décorateur, alors à Nohant. [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.

CDXXII

AU MÊME

Nohant, 15 janvier 1858.

J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de son côté.

Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose _émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois, de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense, disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose qu'on voit pas souvent!»

Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi: «C'est-il _émaginant, c'te chouse-là!_ ça s'est jamais vu! j'compte qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour. Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier. Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même. C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement une parole, ou un claquement de fouet.

CDXXIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 10 janvier 1858.

Cher ami,