Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 6
Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant sur le tout dû tout.
J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.
Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.
CDVI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
Nohant, 20 décembre 1856.
Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent, les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.
Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée; demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.
C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec Angèle quand il fera un rayon de soleil.
A vous de coeur, mes chers enfants.
GEORGE SAND.
CDVII
A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
Nohant, 29 février 1857.
Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela vaut mieux que tout.
J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon grain de sable. Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.
CDVIII
A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
Nohant, 6 avril 1857.
Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la thèse contraire.
Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux blagueur qui ne viens jamais les chercher.
Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le royaume de la mort!
Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé, invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent: «Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère, c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire la pierre, on oublie les hommes.»
Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi, Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que d'autres s'exposent à ma place.
Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas.
Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver.
[1] _La Daniella_.
CDIX
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 16 avril, 1857.
Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur mangé aux vers.
Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous méritez que je ne pense plus jamais à vous.
Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.
Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.
GEORGE SAND.
[1] Pataud.
CDX
A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 13 juin 1857.
Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_, promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène. Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
Que devenez-vous? Et la petite fillette?
Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
Bonsoir, cher; à vous de coeur.
G. SAND.
[1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._ [2] Madame Arnould-Plessy.
CDXI
A M.
Gargilesse, juillet 1857.
Cher monsieur,
Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous?
Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris. Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète comme un miroir.
De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la Marche.
Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages, qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith; tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.
L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci, ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant, sur les différentes couches de nuages qui l'environnent.
À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de _parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.
Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année.
Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s'en ressente beaucoup.
Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des prévisions tant soit peu certaines.
M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils plus long que nous à mille égards?
A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par l'instinct du peu de durée du phénomène.
CDXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 15 août 1857.
Cher enfant,
Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose à des tracasseries judiciaires fort désagréables.
Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position; mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si jeune, avait un bien autre coeur!
Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça. Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur.
CDXIII
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Nohant, 18 août 1857.
Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère de sa jeune individualité.
Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si vive et votre raison si saine et si droite.
Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir l'expression de mes sentiments distingués et affectueux.
G. SAND.
CDXIV
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
Nohant, 6 octobre 1857.
Madame,
La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité, pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est digne.
Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants, et nulle autre ressource que son travail quotidien.
Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une vie de gloire et de fatigue.
Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la pauvre femme ne put survivre.
Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les meilleurs fruits.
C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
GEORGE SAND.
CDXV
A LA MÊME
Nohant, 30 octobre 1857.
Madame,
La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et douce protectrice de ses enfants.
Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule récompense dont elle se préoccupe.
C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la famille Luguet et au mien.
J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très reconnaissante servante.
GEORGE SAND.
CDXVI
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 29 novembre 1857.
Cher ami,
Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt, c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément, j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien, cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie, où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la mémoire.
Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_. Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes.
Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.