Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 4
On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens, c'est du luxe.
Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet, et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre équité, et à cette bonté que je connais si bien.
À vous de coeur, vous le permettez toujours.
GEORGE SAND.
Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
CCCXCIII
A M. ***
Nohant, 23 juillet 1855.
Monsieur,
Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire, il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais suffire à en prendre connaissance.
Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de l'amitié.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.
CCCXCIV
A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
Nohant, 20 août 1855.
Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain, j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_. N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière.
Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et pourquoi sont-ils tous si laids?
C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes. Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour _Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.»
Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce qu'on me dira par vous.
Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été satisfaite, s'en aillent franchement.
Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.
Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à vous de coeur et d'esprit.
GEORGE SAND.
_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.
Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait.
CCCXCV
A LA MÊME
Nohant, 4 septembre 1855.
Ma chère belle et bonne,
Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_; mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors de ceux que je connais au Théâtre-Français.
Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être _cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre que je lui ferais de la peine.
D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir.
J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car, du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio, autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour.
Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime et comme je vous comprends.
GEORGE SAND.
CCCXCVI
A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
Nohant, septembre 1855.
Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance d'un bout à l'autre.
En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher, dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les résultats.
Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi, que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a inspiré l'amour.»
Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_ (qui a les oreilles coupées). Voici les vers:
Gentille Agnès, plus de los tu mérites, La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloître ouvrer. Close nonain, ou bien dévot ermite.
C'est là une digression. Revenons à notre histoire.
Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à mettre en ordre ou en relief!
Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin. Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.
Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui vaut la peine d'être honorablement cité.
Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps, nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître, pour leur donner du pied au derrière.
Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance en moi.
[1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde, le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation.
CCCXCVII
A M. JULES JANIN, A PASSY
Paris, 1er octobre 1855.
Mon cher confrère,
Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.
Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort: _Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez les artistes, et votre critique le proclame.
Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.
Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.
_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.
Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de _Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: «Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un des noms grecs de Minerve.»
Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là, il n'y a ni bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de votre éloquence indignée.
Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique.
Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce caractère, essentiellement.
Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans _Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.
Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me forcer d'embrasser sa défense.
J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une _condamnation_ du bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique! La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre? Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois pour toutes, que je vous la dise.
C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»
Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude. Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand joueur qui est le progrès.
Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.