Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 18
Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel; nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous serions hypocrites d'y aller.
Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous vous aimons d'autant plus.
Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que vous avez ce bonheur!
GEORGE SAND.
DXVII
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 7 juin 1862.
Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé.
La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver qui vous afflige et vous inquiète.
Donc à vous toujours!
GEORGE.
DXVIII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 20 juillet 1862.
Mon cher prince,
J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en suis enchantée, vous le savez d'avance.
La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit être pour un homme de l'avenir et non du passé.
Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.
Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends _l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac. Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me revenir.
Je vous aime de tout mon coeur, toujours.
GEORGE SAND.
DXIX
A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
Nohant, 7 août 1862.
Ma chère mignonne,
Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie!
Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations continuelles pour ses travaux.»
Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour _centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous, le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous auriez chez nous le _home_ et la famille.
Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux morts.
Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette _géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin cherchons:
Avant nous. L'oeuvre avant l'ouvrier. Les formes primitives. La science avant les savants. L'artiste éternel. Histoire de la forme. La loi des formes naturelles.
Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage, il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un excellent recueil, très répandu et très goûté.
Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.
TA MARRAINE.
[1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de l'âge d'or_.
DXX
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 23 octobre 1862.
Chère Marie,
J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en perdez une accomplie[1].
Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler que vous ne sachiez mieux que moi.
Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une grande tendresse pour vos déchirements.
GEORGE.
[1] Madame Emile Ollivier.
DXXI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 14 décembre 1862.
Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la France.
Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires.
Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique.
Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les masses que sur les trônes.
Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur et qu'il me tarde bien de vous revoir.
GEORGE SAND.
DXXII
A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
Nohant, 29 janvier 1863.
Mon cher enfant,
Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et, tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la _collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui précède, puisque c'est la vérité.
La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant de faire autorité.
A vous de coeur.
G. SAND.
DXXIII
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 2 février 1863,
«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand vous aurez le temps.
DXXIV
A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
Nohant, 6 février 1863.
Cher enfant,
J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce. N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien qui rappelle Nohant.
Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès, que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main.
Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur.
Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout. Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace les y fasse penser.
Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y et ne craignez rien.
Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous toujours quand vous avez le temps.
G. SAND.
DXXV
AU MÊME
Nohant, 7 février 1863.
Cher enfant,
Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés, joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé.
Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.
Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir. Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle quelques amis vrais et _chauds_, qui entraînent, à point et _à propos_, le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être d'elle-même.
Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé; vous confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes promenades.
Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils resteront de jours ou de semaines à Paris; vous n'aurez pas besoin de les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre.
Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation, qui ont aussi leur importance; et, si vous êtes content, pensez, cher Almanzor, que nous le sommes bien aussi.
G. SAND.
DXXVI
A M.
Nohant, 26 février 1863.
Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le christianisme n'est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme, de progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau où l'humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière. Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicié: c'est là faute de ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d'un esprit supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l'on ne pénètre plus que sur les ailes de l'hypothèse!
Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de détail doivent concourir à former la science des sciences.
Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets à ma conscience de juger ce qui se produit. C'est très hardi, à coup sûr; mais tout esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.
La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l'avenir, serait celle qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec les résultats de l'expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement ouverte.
GEORGE SAND.
DXXVII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 22 mars 1863.
Mon grand ami,
Vous seul êtes jeune et généreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour lui-même; vous seul avez le génie du coeur; le seul qui soit vraiment grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus, cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on appelle le Sénat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de ténèbres! Ils votent la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage, puisqu'ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n'être pas aimé de ces gens-là. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.
J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait des journaux, et ce n'est pas assez.
Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui est un enfant généreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvée malade chez vous, pourtant; sa position _intéressante_ amène de petits accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces évanouissements, me l'a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à ce qu'ils disent. Lina l'a regardé à pleins yeux, avec _émulation_. Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres!
A vous tous nos voeux et toute notre affection.
G. SAND.
DXXVIII
A M. EDMOND ABOUT, A PARIS
Nohant, mars 1863.
Que de talent vous avez! Dix fois plus, à coup sûr, que l'on ne vous en reconnaît, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne montez-vous pas jusqu'au génie, que vous touchez, et que vous laissez échapper à travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'âme triste, malade peut-être. On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l'art, qui se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser? A cette grande bête de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes.
Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas vous? Nous en étions à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie. Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et triomphant.
Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien.
Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse être assez fort pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas même, vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette merveille d'esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas être cet homme-là, ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonté, et qu'il triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour répandre l'idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du catholicisme, quand il est si bien prouvé que l'homme est en âge d'être par lui-même dès qu'il le voudra?
Prenez garde, en vérité! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal, qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'à excuser les maris infidèles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien.
Horrible conclusion d'un récit admirable de tous points et devant lequel tout ce que l'on a de littérature dans l'esprit, s'incline sans réserve, mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur se révolte douloureusement.
Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude. Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus instructif que la prédication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et disséqué.
Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est toujours souffletée par la nature qui se venge.
Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!
Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture, et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie, sans que personne se venge.
Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille fois brisé et toujours heureux quand même.
GEORGE SAND.
DXXIX
A M.
Nohant, avril 1863.
Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une tranquillité toujours croissante.
Jésus n'est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité accordée à l'homme. Vous admettez ingénieusement qu'il a semé une vérité progressive à développer. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas. Il était l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idéaliste de son temps.