Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 17
Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes. Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur, nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.
Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous quelque forme qu'il existe.
Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là. Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un coeur avec vous dans cette mortelle douleur!
Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.
Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète. Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric, de vous, et de Georges.
Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.
G. SAND.
[1] Lucien Villot.
DVII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Nohant, 21 février 1862.
Cher ami,
Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant; mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.
Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_ des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.
Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant, du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et profondément senti à Nohant.
Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire entend-il de cette oreille? voilà la question!
Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et, en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc pas.
Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.
G. SAND.
DVIII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 25 février 1862.
Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie. Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit.
GEORGE SAND.
DIX
AU MÊME
Nohant, 26 février 1862.
Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux, quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.
_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!
L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir, quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses, quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit.
L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé, sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois plus de contrepoids dans la bourgeoisie.
Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme prépondérance.
Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble, dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien à demi.
Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme, elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, _je le sais_.
Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on recule, elle le croit, et on est perdu.
Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent, ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière: l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants traités de 1815!
Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera, j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les parfums de la sacristie.
Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous.
GEORGE SAND.
DX
MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 27 février 1862.
Chère bonne amie,
Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.
L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense.
Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent qu'ils vous aiment.
G. SAND.
DXI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 5 mars 1862.
Cher prince,
Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards, comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur. Cela nous laisse un peu d'espoir.
Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_ un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et on semble fermer volontairement les yeux!
Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui s'ensuit.
Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance?
Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!
G. SAND.
Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.
DXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 10 mars 1862.
Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie progressiste?
Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.
Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et _le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.
Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes, reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?» et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en mille et un cas minéralogiques.
Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout. Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant.
Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez _le Régent Mutstel_, et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un supplice et une cause de stérilité.
Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures, lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne. La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre _moi_ s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne peut pas vous suivre.
C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en puissance vraie et en repos intérieur.
Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand on le laisse faire.
Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.
Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons souvenirs pour les châtelaines.
G. SAND.
DXIII
A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN
Paris, 31 mars 1862.
Ma Lina chérie,
Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct; homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui, il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.
Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur des amis.
Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur. Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille, et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire, et je veux.
Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te remercie d'avoir confiance en nous.
G. SAND.
DXIV
A M. MARGOLLÉ, A TOULON
Paris, 6 avril 1862.
Cher monsieur,
J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un instant.
J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans! Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur et de pensée.
Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il? que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même. Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il ne sait pas pourquoi il le fait?
Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est inutile.
Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.
G. SAND.
DXV
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 3 mai 1862.
Mon ami bien cher,
Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore? Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me l'annonçait?
Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.
Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous aime, y aura égard!
GEORGE SAND.
DXVI
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
Nohant, 11 mai 1862.
Cher prince,
Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.
A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté de conscience?--pas de prêtre!