Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 16

Chapter 164,036 wordsPublic domain

Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache dès à présent.

Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi; ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu vois, un appartement à ta disposition.

A toi de coeur.

G. SAND.

CDXCIV

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_

Nohant, 22 septembre 1861.

On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant, si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande traversée dont on ne peut rien savoir!

Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de faire naufrage au port.

Je te _bige_ mille fois.

CDXCV

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 4 octobre 1861.

Mon ami,

On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous les deux.

Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces voix_ d'en haut font des miracles!

A vous de toute mon âme.

GEORGE SAND.

CDXCVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 10 octobre 1861.

Chère cousine,

Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah! pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_! La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.

Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite possible; je deviens un peu folle.

G. SAND.

Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est _indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de toutes façons!

CDXCVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_

Nohant, 10 octobre 1861.

Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui 10! que tu seras probablement à Paris le 11.

Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.

Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_; après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le caprice des directeurs.

Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits d'été.

Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.

Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la nuit que tu étais arrivé.

Enfin! enfin!

CDXCVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 20 octobre 1861.

Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours! Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher, mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de son voyage.

Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.

Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon travail.

Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et un ciel aussi bleu que le vôtre.

J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait porter le deuil je ne sais pas pourquoi.

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file et on reprend les occupations raisonnables.

CDXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,

Nohant, 7 novembre 1861.

Mon cher fils,

Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez, et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma _supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot. S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu, non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur intérieur.

Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant. Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra.

A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir, je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.»

Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis, oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain, vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous me direz que j'ai eu raison de croire en vous.

Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein? Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.

Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.

[1] La dédicace du _Drac_.

D

AU MÊME

Nohant, 20 novembre 1861.

Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces fantastiques.

Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits, merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas la grâce des types.

Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant.

Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.

DI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 1er décembre 1861.

Mon ami,

Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais, ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs, serait ici pour vous.

Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous, en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de vous.

A vous bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

DII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 7 décembre 1861.

Mon cher ami,

J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire sans fatigue.

Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras, mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,» etc., etc.

Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.

Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont bons.

As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé, je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui proposer.

Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur.

G. SAND.

DIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 28 décembre 1861.

Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps pour les meilleures.

J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo qui se fasse écouter.

Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes, et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent encore à la poésie.

Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.»

Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère, par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.

Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit.

A SOLANGE PONCY

Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme.

A ANAIS

Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de l'aimer. Voilà tout.

Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé, bonne chance à vous tous!

DIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS

Nohant, 7 janvier 1862.

Cher prince,

Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur! nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une lettre, mais que vous devinez bien.

J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous écouterai avec tout mon coeur.

Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité, c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que j'aimerais beaucoup moins.

Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte, on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils. _Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de _trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis bornée à dire en deux mots que je vous aimais.

Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à vous_. Ce sera pour un autre jour.

Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père!

G. SAND.

DV

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 8 janvier 1862.

Mon ami,

J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était altérée!

Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux! Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous.

Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_ l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en laissent assez deviner.

Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît, encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les préjugés et les moeurs.

Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner, pour _nous_.

Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une amitié comme la vôtre.

GEORGE SAND.

DVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 22 février 1862.

Chère cousine,