Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 15
Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur _crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_, je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se réunira pas cette année.
J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.
[1] Calamatta et sa fille.
CDLXXXIV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 30 juin 1861.
Cher enfant,
Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le _Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix, Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à vous tous et vous embrasse bien fraternellement.
Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une si belle occasion pour voir du pays agréablement.
Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir, sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de la-bas.
Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique, et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu, le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat, la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite:
Nicolas, demain ta fête!
Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait bien reçue.
Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire l'estomac.
Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour!
Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me paraît un bien précieux dans la famille.
Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous, même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas? Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si c'est comme ça.
Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous quatre bien tendrement.
Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous envoie tous ses compliments et amitiés.
CDLXXXV
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 2 juillet 1861.
Mon cher gros,
Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé de recevoir quoi que ce fût.
Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit jours, à lui en donner avis.
CDLXXXVI
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 11 juillet 1861.
Mon ami,
J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous? ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours tout à vous.
J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de vous parvenir.
Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien souvent nous avons parlé de vous!
Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et croyez à mon inaltérable affection.
GEORGE SAND.
CDLXXXVII
A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
Nohant, 27 juillet 1861.
Cher enfant,
Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux, tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois.
L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni pour Lambert, ni pour Manceau.
Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri.
CDLXXXVIII
A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
Nohant, 6 août 1861.
Cher Monsieur,
J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir. Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études, je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._
Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie. J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention.
Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à votre service pour une autre édition.
A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez, souvenez-vous de l'auberge de Nohant.
G. SAND.
Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin!
CDLXXXIX
A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_
Nohant, 11 août 1861.
Cher enfant,
J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où? elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites, en recevras-tu au moins une!
Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, nous grelottions dans nos habits d'été.
A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).
Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé; car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.
Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de toute mon âme.
CDXC
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 11 août 1861.
Chère cousine,
Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours. J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une, espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve. Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les allures d'un projectile!
Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant, nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera calme et patience pour attendre mon absent.
A vous de coeur, chère cousine.
G. SAND.
CDXCI
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 11 août 1861.
Mon enfant,
Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne, sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.
Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir. Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de sûr.
Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie pendant que vous tenez l'original.
En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une belle révérence.
G. SAND.
CDXCII
A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
Nohant, 1er septembre 1861.
Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain unitariste Channing.
Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots:
1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme;
2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de l'homme.
Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les qualités d'un véritable apôtre.
Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or un coeur qui se trompe.
Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon prochain, dans l'esprit du Christ.»
Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi?
Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen. C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié.
D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.»
Et tu vas voir qu'il le dit:
«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les droits de l'individu.»
Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et, dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_ de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa lumière.
Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons tous parfaits.
«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.»
Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la ville sainte.»
Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.
Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs travaux et leurs conquêtes.
Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, de tout mon coeur et de toute ma foi.
Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.
CDXCIII
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 8 septembre 1861.