Correspondance, 1812-1876 — Tome 4
Chapter 14
Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une _seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_» et pourtant, il m'amuse à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes qu'un ingrat et un impie.
Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digérer, je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous les passerais encore.
La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de plantes.
Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je ne sais où, s'il fait beau.
J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il?
A vous de coeur et tendres amitiés d'ici.
G. SAND.
[1] Cocher de louage.
CDLXXVI
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Tamaris, 11 mai 1861.
Chère cousine,
Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer.
J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde _officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, où ils mettent tous les honnêtes gens.
Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair, m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_ pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il ne me serait pas accordé.
J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté, aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas _honnête_ d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai, _non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-à-bras littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si, comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.» Voilà!
À présent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit _ému_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde _se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que dessus_, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille, j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de toute mon âme, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_, «galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en faire la description; car il l'a vue avant moi.
Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs plaisirs par l'aveu de nos anxiétés.
Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre chose à faire, et qui a _un père comme il en a un_, pour le guider et résoudre les abominables difficultés de la _spécification_! Ce n'est pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.
Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au _Revest_ et que j'y ai trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours son chapeau, que Mathéron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je l'embrasse de tout mon coeur.
Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.
Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux chers enfants.
G. SAND.
Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez que Lucien soit très ferré sur la _technologie_; ça l'ennuie, mais c'est indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.
[1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa candidature en avant pour le prix Gobert.
CDLXXVII
A MAURICE SAND, A ALGER
Tamaris, 15 mai 1861.
Cher enfant,
J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour poétiser ta première impression de cette terre nouvelle.
Nous, nous avons été hier voir le _Ragas_. C'est à deux pas du dernier moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un sentier de chèvres. Mais _je m'en suis très bien tirée_, comme on dit à la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique, violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas si tu auras plus chaud en Afrique.
Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant; beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison. Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des amphithéâtres romains.
Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces.
Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi! Heureusement il n'a pas été méchant.
Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours content d'y avoir été.
L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très aimable et la famille est enchantée.
Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot.
CDLXXVIII
AU MÊME
Tamaris, 22 mai 1861.
Cher enfant,
Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin, je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe, je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé. J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la mer, on trouve cette atmosphère calme.
Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.
J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_ en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_ mille fois.
CDLXXXIX
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Chambéry, 5 juin 1861.
Mon cher enfant,
Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une vraie prodigalité de la nature.
Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice serait satisfait.
A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.
Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps prochain.
J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais touché le port.
Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.
La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre souvenir.
Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais.
CDLXXX
A M. MAURICE SAND, A ALGER
Nohant, 8 juin 1861.
Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins. N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. _Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai récolter.
J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me l'apporter en venant me chercher avec la voiture.
Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien sous tous les rapports.
Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.
Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.
Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création; on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on admire leur milieu.
La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de travail très gentil.
Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça me fait grand bien.
CDLXXXI
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE
Nohant, 8 juin 1861.
Cher fils,
Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois. J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis! Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe? J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands horizons bleus.
Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt.
Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 mai.
Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune, si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_. Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse, je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon coeur.
G. SAND.
Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_ auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu, en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.
CDLXXXII
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 11 juin 1861.
Chère cousine,
Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté de vous en charger et que vous savez où le prendre.
J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur libre de parler en toute occasion!
J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien, si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je travaillerai avec plaisir.
En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les souris.
Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.
G. SAND.
CDLXXXIII
A M. VICTOR BORIE, A PARIS.
Nohant, 29 juin 1861.
Monsieur et illustre professeur,
Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal des Débats_.
J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai; veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
L'AUTEUR _D'André._
Mon cher vieux,