Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 13

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À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison, qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien, ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons _par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte. Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de _Charles Poncy, à Toulon._

Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.

G. SAND.

CDLXX

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Tamaris, 24 février 1861.

Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort Napoléon.

C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon, encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil couchant.

A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée, une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.

Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque, d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues; le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses, arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.

La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé _la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_ qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.

La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger, un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et de couleurs.

Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier, j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus. Maurice a passé par les mêmes crises.

Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de se charger pour nous de tous ces détails?

Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait. Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge; Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze heures d'affilée ne l'épuisent pas.

Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de l'argent dans la poche d'un pauvre diable.

Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde? Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur, mon cher vieux.

G. SAND.

[1] Campagne de Charles Duvernet.

CDLXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES

Tamaris, 25 février 1861.

Cher ami,

Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idéalement beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)--Mais, pour y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans le soleil.

Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, et, en attendant, on vous embrasse de coeur.

G. SAND.

CDLXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Tamaris, 15 mars 1861.

Mon cher vieux,

Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même chose.

J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternité,_--je souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai plus rien avec elle en cette vie.--Résignons-nous; notre cause et notre but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de l'équilibre et de la rémunération.

Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps, et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal, il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose, alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.

Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort aimable.

Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et, quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement, en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait _chiffes_, ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant.

On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre; et les orchys fleurissent à l'ombre.

J'ai trouvé dans un bois voisin _l'épipactis céphalante,_ qui n'est pas de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.

C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le _labile_ très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimée par le nom, n'est pas précisément celle de la rose.

Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper pour la saison.

J'ai beaucoup travaillé au _lessivage_ de _Valvèdre_ depuis que je suis ici. Je touche à la fin de ce gros travail.

Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés d'ici.

G. SAND.

CDLXXIII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Tamaris, 28 mars 1861.

Chère cousine,

Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du _Moniteur_ concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle; le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà écrit, ce matin; il est parti pour Lestac.

Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays.

Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et son arrivée a été une véritable joie pour nous tous.

Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble.

Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est déjà avec lui comme avec un papa.

Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi: «Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là.

Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

[1] Lucien Villot, fils de madame Villot.

CDLXXIV

A LA MÊME

Tamaris, 19 avril 1861.

Chère cousine,

Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela, sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les _équipages_ de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été forcé de coucher à Toulon.

Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les aptitudes et toutes les facultés voulues.

À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'à vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre volonté soit faite, _aujourd'hui et toujours_.

Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid, quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence, je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là, et, ici, ça existe encore.

Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous les tendres respects de Maurice.

G. SAND.

CDLXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Tamaris, 24 avril 1861.

Cher enfant,

Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à _pétition_, avec enveloppes _ad hoc_. Il faut écrire à l'impératrice sur ce papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de _ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes auprès d'elle.

Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali.

Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins. Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs. C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons. Qu'en pensez vous?