Correspondance, 1812-1876 — Tome 4

Chapter 11

Chapter 114,086 wordsPublic domain

On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à-dire sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel éclairé et rallumé.

Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi, toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux, de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne plus rien comprendre.

Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon. J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de l'_impersonnalité_ étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre, et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent.

Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à-dire là où il doit être pour chauffer et flamber toujours.

C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple; aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?

Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, sauf à mourir de soif à côté.

J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je vous serre les mains de tout mon coeur.

G. SAND.

CDXLVIII

A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE

Nohant, 20 février 1859

Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_ des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin, quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, _selon les cas_. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres, si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée. La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que si, les héritiers de l'écrivain _non nommé, reconnaissent le style et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra nommer.

Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et je vous dirai leur avis.

J'irai voir votre gamin avec plaisir.

A vous de coeur.

G. SAND.

CDXLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS

Nohant, 25 août 1859.

Chère Altesse impériale,

Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien, qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant.

Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera.

Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à renaître,--tout au contraire!

Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du bienfait de l'amnistie.

Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.

Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez sur un coeur très fidèle.

GEORGE SAND.

CDL

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 7 décembre 1859.

Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit triomphe, quand il s'agit de lui.

Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant: «C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en attendant qu'on vous les porte.

[1] _Masques et Bouffons_.

CDLI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 18 décembre 1859.

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non, non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci, particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont chiffrés et coupés_, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la conscience en paix sur ce point.

A vous de coeur.

G. SAND.

CDLII

A M. DESPLANCHES

Nohant, 26 décembre 1859.

Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant, toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près indifférent.

Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit. Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur.

G. SAND.

CDLIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 7 janvier 1860.

Mon vieux ami,

Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces, talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour me joindre à ce concert d'adorations.

Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai, déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie. Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air.

Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.

J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très amélioré comme style, et intéressant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et fidèles amitiés.

G. SAND.

CDLIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 8 février 1860.

Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue, à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe! On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va le mettre en fuite; malheur à elle!

_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_.

«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu, dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des oeufs.

--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?

--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs. Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais il ne veut pas le regarder.

--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas!

Et le v'la de manger le neuvième oeuf.

Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit:

--Tu y liras!

Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait; mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait revenir; mais il a dit:

--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf!

Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y _aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)

Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des _beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont jamais voulu y monter.

L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.» Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de _tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)

La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui disant:

--Taise-te! ça revient.

Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les abeilles meurent dans l'année. (Tournite.)

Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort, elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.

_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des plus hantés_.

«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la chambre enragée, oui!»

Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article. Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a jamais voulu y recoucher.

[1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant. [2] Par la nuque. [3] Près de rendre l'âme. [4] Y arriver. [5] Des beuglements. [6] Gémissait. [7] Faire du bruit. [8] Un chiffon.

CDLV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 11 février 1860.

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, _archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.

G. SAND.

CDLVI

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 12 février 1860.

Chère mademoiselle,

Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît. Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la Divinité, rien d'utile à vos semblables.

Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel, vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui, ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien affligée de vos peines.

GEORGE SAND.

CDLVII

A MAURICE SAND, A GUILLERY

Nohant, 16 mai 1860.

Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes tes bêtes.

J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien fait.

La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin, on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins. J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai dans une case particulière.

J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.

Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de terribles ailleurs.

Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher. Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en avance.

Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne route.

[1] Elles ne s'en privaient pas.

CDLVIII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant; 26 mai 1860.

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me paraît une amabilité de plus.

J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes dans l'âge où ces agitations font vivre.