Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 9

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Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade, et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il me semble que nous aurions tant à nous raconter!

L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus rien à me dire parce que tu es heureux.

Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?

Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois, tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent. Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.

Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.

G. SAND.

CXCVII

A GUSTAVE PAPET, A ARS

Paris, janvier 1840.

Mon cher vieux,

Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement, après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers, etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se loger ici!

Enfin, c'est terminé.

Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].

C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses adversaires eux-mêmes en conviennent.

J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.

Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à merveille, moi bien.

Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi. Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.

GEORGE.

[1[ _Cosima_.

CXCVIII.

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

Paris, 27 février 1840.

Mon cher vieux,

Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les papiers que tu demandais?

Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la fin de la bataille.

Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois, jamais.

Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.

Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.

Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est radicalement guéri.

Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans _le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable; mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.

Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas geler mes fleurs.

Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y ai le spleen.

[1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant. [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.

CXCIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

Paris, 1er mai 1840.

Cher Carabiacai,

J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale, et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs, déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.

J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque. S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.

Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.

Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie essentielle de ma vie.

A toi de coeur.

GEORGE.

CC

A CHOPIN, A PARIS

Cambrai, 13 août 1840.

Cher enfant,

Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes, quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des Cambrésiennes.

Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.

Aimez votre vieille comme elle vous aime.

G. S.

CCI

A MAURICE SAND, A PARIS

Cambrai, samedi soir 15 août 1840.

Cher toutou,

Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_. Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la _Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin. Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé. Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien d'exact.

Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme _à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens, excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre, six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.

Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort à l'aise.

On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort.

Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.

Bonsoir, mille baisers, à mardi.

TA VIEILLE.

CCII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC

Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chéri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ; car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros; mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches. J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup d'années à flâner avant d'être un homme.

Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste. C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_ qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.

Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques passants assommés par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler, _ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais, hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie. Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.

Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il est conscrit et on l'appelle à son poste.

CCIII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.

Paris, 20 septembre 1840

Mon enfant,

J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que, si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main, de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot.

Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_ quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent, toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur _Diavolo_.

En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_ et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit, à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore _plantureuse_.

Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:

--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?

A quoi Balzac a répondu:

--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai un de ces jours.

Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé; c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion, et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.

Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin.

Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille baisers. Écris-moi.

[1] Professeur d'équitation. [2] _Le Compagnon du tour de France_.

CCIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON

Mon cher vieux,

Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres, lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà tout.

Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié, ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance, dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit, tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire. Vois si tu trouves à cela un remède.

A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et, quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire, je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu sais à quelles conditions.

M. Dudevant écrit à son fils:

«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est morte.»

Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de _vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et, là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_, toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.

Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à l'École de médecine.

À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël ou un Michel-Ange_.

La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.

Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche des riches va son train.

Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu, il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu, si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

[1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.

CCV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE

Paris, février 1841.