Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 8
Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses, nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui, depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante! la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France: nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge, des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de plus magnifique que ce séjour!
Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le soleil.
Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger. Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui, jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me causait, j'étais couverte de rhumatismes.
Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé, quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_ c'est-à-dire en brouette!
En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_ dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là, heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et le commandant de la station française maritime nous reçurent avec l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone, l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le brûler!
L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos, aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié, ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables! que je les hais et que je les méprise!
Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de peines et d'angoisses!
Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés. Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette absence.
Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui m'aiment, à ton brave homme de père.
Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.
Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait guéri.
CXCI
AU MÊME
Marseille, 23 mars 1839.
Cher ami,
Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant la foi de l'idéal.
Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon cher, mon meilleur ami?
Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais, jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs, il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir, et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine, absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.
Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous rapprocher sans doute.
A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient, au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.
Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source inépuisable d'estime en moi.
Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui désire ta venue.
Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
Mes enfants t'embrassent tendrement.
CXCII
À MADAME MARLIANI, À PARIS
Marseille, 22 avril 1839.
Chère bonne amie,
Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu près guéri. Me revoilà sur pied.
J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore claquemurée pour tout le mois d'avril.
Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une simplicité primitives.
Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à guérir patiemment.
Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1].
Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond.
Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici, pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
[1] _Les Sept Cordes de la lyre_.
CXCIII
À LA MÊME
Marseille, 28 avril 1839.
Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous fait comme moi? sériez-vous malade?
J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus, l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.
On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_, non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les yeux se sont remplis de larmes.
Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?
J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui dire un mot.
Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros, comme on dit.
Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.
[1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à Naples.
CXCIV
A LA MÊME
Marseille, 20 mai 1839.
Mon amie,
Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle, et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand plaisir.
Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs: magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est propre.
Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous, préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence. Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop tardif!
Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.
On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se reproche de n'avoir pas connu plus tôt.
C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.
Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.
Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y trouve une lettre de vous.
[1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée.
CXCV
A LA MÊME
Nohant, 3 juin 1839.
Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie. Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit plaisir à voir.
Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La seule expression complète du progrès de notre siècle est dans _l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé. Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi, je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand enfant.
Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront; c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec foi.
Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était là.
Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.
Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables? n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop; c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande philosophie à beaucoup d'égards.
Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.
Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté de la lui faire remettre.
[1] Le docteur Gaubert aîné.
CXCVI
A.M. GIRERD, A NEVERS.
Paris, octobre 1839.
Mon bon frère,
Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes préoccupations.