Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 7

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Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique, pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de Valdemosa!

Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse; ce serait trop long à vous décrire.

C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous sommes dans le ravissement.

Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien, on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut écrire à Barcelone.

Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays, nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous sommes enchantés.

Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde, et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent garçon qui s'est mis en quatre pour nous.

Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois. Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la campagne.

Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore, écrivez-moi.

CLXXXVI

A LA MÊME

Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.

Chère amie,

Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!

D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande, la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux, passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.

Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes, dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays, contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.

Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange. Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.

J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas! Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de voir mes enfants en souffrir beaucoup.

Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature aussi délicieuse que celle de Mayorque.

Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère. Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait _simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris, chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente jours sur lui Remisa, à Paris.

Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels, je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois, et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon, veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi rembourser au plus tôt.

J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie. Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance, ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments. Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_ épouvantable.

Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici. Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines. Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a rendu tout son venin.

Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de loin! autant que de près, et c'est tout dire.

Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.

CLXXXVII

A LA MÊME

Valdemosa, 15 janvier 1839.

Chère amie,

Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes enfants, leurs leçons, et mon travail.

Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner; on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane, qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre intraitable.

Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense pas plus long qu'elle.

Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.

J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.

Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de Grzymala.

CLXXXVIII

A M. DUTEIL, A LA CHATRE

De la chartreuse de Valdemosa, trois lieues de Palma, île Majorque, 20 janvier 1839.

Cher Boutarin,

Tu ne m'écris donc pas?

Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici, de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!

Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des réponses à mes lettres.

Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes; toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas de tout ça! _»

Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela, superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre _Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et serait capable de passer pour un aigle.

Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe, ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur. C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la moitié de la nuit à travailler pour mon compte.

Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe. Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et disposés à rire!

Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas l'air!

Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants. Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.

Tous les deux vous embrassent.

G. S.

[1] Petits commerçants de la Châtre. [2] Vignerons de la Châtre. [3] Pharmacien de la Châtre.

CLXXXIX

A MADAME MARLIANI, A PARIS.

Valdemosa, 22 février 1839.

Chère amie,

Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.

Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.

Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a délivrés de la politesse des oisifs.

Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M. Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin, de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan, et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.

Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.

Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne, vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.

Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache bien.

Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais, serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour vous et moi.

CXC

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Marseille, 8 mars 1839.

Cher Pylade,