Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 6
Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_ comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en elle.
Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il dit:
--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était bien belle!
Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou brune, grande ou petite, etc. Il répond:
--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
--Mais comment savez-vous si elle est belle?
--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle devait être belle et aimable.
Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?
Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades sur le lac.
Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes, et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au rebut les lettres qu'elle déchire.
Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
[1] Madame Charlotte Marliani.
CLXXX
A FRANZ LISZT, A GÈNES
Nohant, 28 janvier 1838.
Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas, qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit, ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au genre humain.
Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou que Mallefille avait eu de l'esprit.
Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille (à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque chose à cet incident bizarre.
Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête, ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les _endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance. J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours, il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour une lettre bête.
Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien, pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété, qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu, qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où mon amitié ne peut s'élever.
Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut mieux que le plus beau style.
Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi, depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville, j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions.
Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité, vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire, mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir _fondée sur rien_ de ma part.
Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.
Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les griffes d'un _beau_ chat.
Les Piffoëls vous embrassent.
CLXXXI
A MADAME D'AGOULT, A GÈNES
Nohant, mars 1838.
Chère Marie,
Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro, et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse connaît bien mon infirmité et sait y compatir,
Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés, me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur Piffoël lui-même.
Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice, qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de séjourner à Rome.
En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent. Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume, de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.
A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire; Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.
Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la _polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5], le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une jolie constellation.
[1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand. [2] Mademoiselle Rollinat. [3] Duteil. [4] Fleury. [5] J. Neraud. [6] Arago.
CLXXXII
AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE
Paris, octobre 1838.
Cher major,
Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.
Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.
Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez, pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde, j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la justice, la raison et la bonté se donnant la main.
Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant, à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance, avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq ans!
Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me réconcilier avec mes contraires_.
Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.
Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?
Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus, n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins, des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.
Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un homme habitué au sanscrit.
Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie, bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et je suis ruinée.
Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
Tout à vous.
[1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet. [2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume publié en 1839.
CLXXXIII
A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
Lyon, 23 octobre 1838.
Cher Boucoiran,
Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_ 29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant pour le retour que pour le voyage.
Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère, dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon _importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et confiance aux administrations.
Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.
Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
GEORGE.
[1] Directeur général des postes.
CLXXXIV
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Perpignan, novembre 1838.
Chère bonne,
Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.
Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement, paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous ont comblés de soins.
M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux dans son ménage et amoureux de sa femme.
Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins. Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos nouvelles par Chopin.
Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien affectueuses à Enrico.
Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec son ami, qui est un charmant garçon.
Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de l'âme, et notre cher Manoël aussi.
GEORGE.
Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à San-Francisco, En Palma de Mallorca_.
[1] M. Marliani.
CLXXXV
A LA MÊME
Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
Chère amie,