Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 5

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Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous connaissait-elle pas par moi?

Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle. Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent; ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas être sévèrement examinée.

Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez. Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont, à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.

A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret? Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois, celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse, bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.

Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_, comme dit Arnal.

Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.

Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de la famille.

Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_ le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est nécessaire à sa santé et à mon repos.

Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par vous.

Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur.

G. S.

CLXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 9 juillet 1837.

Chère mère,

Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que bientôt vous serez tout à fait guérie!

Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne (elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!

Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère! Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune, pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et, quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.

Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et ma soeur, à qui j'écrirai directement.

CLXXIV

A M. CALAMATTA, A PARIS

Nohant, 12 juillet 1837.

_Carissimo_,

C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_; vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.

C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font quelque chose à propos.

Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.

J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie: _l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.

Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.

Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice fait toujours l'admiration universelle et mes délices.

J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_. Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher de ma chère Venise.

Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_. C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.

Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme je vous aime.

Tout à vous.

GEORGE.

CLXXV

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

Fontainebleau, 22 août 1837.

Cher et excellent ami,

J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux que tu hais.

A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable, envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.

Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.

Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.

Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.

Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même, un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un cyprès verdoyant sur un cadavre.

Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de causer avec toi. Quand donc te verrai-je?

Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux, crois en moi.

GEORGE.

CLXXVI

A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)

Fontainebleau, 24 août 1837.

Cher bon vieux,

J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes cheveux.»

Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que je devais.

Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non; car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de dédommagements chez les autres.

Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons. Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux camarade. Maurice t'embrasse mille fois.

GEORGE.

CLXXVII

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.

Fontainebleau, 25 août 1837.

Chère princesse,

Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits, en tête à tête avec Maurice.

Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin: ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais souvent cru dans mes jours de mécontentement.

Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est une mine inépuisable de souffrances.

Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives, qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent dire quelque chose certainement; mais quoi?

Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom et travaillant à force.

Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le lac Majeur?

Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous aime.

[1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de France à Lisbonne.

CLXXVIII

A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX

Nohant, 30 septembre 1837.

Mon Boutarin,

Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen (et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?

La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière d'Espagne!

Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à fait excédant mes prévisions.

Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant, afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils. Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace en l'air. Je me rassure.

Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite, malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.

Juge de la colère et de l'inquiétude!

Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable, je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin, après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain, consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir les portes en cas de résistance.

Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval. Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste, qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..

De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu; déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac, nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant pour nous.

Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée, l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage, un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon, narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour, nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!

Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle? Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout. Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne m'aurait pas enlevé ma fille.

Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté un grand coup de couteau en travers du coeur.

La société! toujours et partout la société!

Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui échappent à la gelée.

Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le lâcher.

Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut, croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant que cela était dans tes vues.

Adieu, vieux Boutarin.

Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que je ne peux vous le dire.

[1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.

CLXXIX

A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN

Nohant, 16 octobre 1837.

Chère princesse,

Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1], arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente _consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune de me tirer de mon repos spleenétique.