Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 4
Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui, sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas. Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous négligeront pas.
Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de moi-même.
Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite, le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire; ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à plus de moyens de développer son talent.
Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur vous la plus belle des couronnes.
Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela. Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre de talent.
Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main. Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.
GEORGE.
[1] Eugène Pelletan. [2] Madame d'Agoult.
CLXVII
A MADAME D'AGOULT, PARIS
Nohant, 5 avril 1837.
Bonne Marie,
Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de l'intimité, de la vie de tous les jours.
J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la ferai venir au premier jour.
P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que _la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes scientifiques et d'arguments _ad hominem_.
Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours, lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.
Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus, amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous défendre des _dilettanti berrichoni_.
CLXVIII
A LA MÊME
Nohant, 10 avril 1837.
_Affaires_!
Chère Marie,
Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce voiturier qu'au roulage ordinaire.
Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_ possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez. Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les sots; rira bien qui rira le dernier.
Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment supérieur à _Georgette_.
J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur, Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère logique. Je ne lui répondrai que cela.
Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du feu d'artifice.
Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la _Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement. Ne nous trahissez pas.
Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par terre avec la poussière de mes pieds.
Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces ploient sous le faix.
Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de droit.
[1] Frédéric Chopin. [2] Eugène Sue. [3] Hippolyte Fortoul. [4] Charles Didier.
CLXIX
A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
13 avril 1837.
Mon ami Scipion,
J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont, c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées); pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.
Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_ épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.
Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans, vous me trouverez, toute dévouée.
Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde, à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine de camards de ma connaissance.
Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.
Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à l'attentat».
Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête. Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.
G. S.
[1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi Louis-Philippe.
CLXX
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 21 avril 1837.
Chère mignonne,
Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les dents.
Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez, qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète. Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie qu'elle ne l'est, quoique malade encore.
Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui servira,--jusqu'à la prochaine fois.
Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.
En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.
--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult m'a dit qu'il était arrivé.
--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent, bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.
P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc. C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_
M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:
--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P... ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.
--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.
--Monsieur dit que vous êtes une bête.
Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée, s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort, s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par le mener coucher.
Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M. de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.
Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui avait refusé dix fois de l'amener ici.
Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:
--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me coucher._
--Comment, en plein midi?
--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.
Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir. Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou. M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu sales; rien n'est parfait!
Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_ mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_, des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille, quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les domestiques madame.
Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]!
À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2] arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et l'invention des robes de chambre écarlates.
M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns, ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte. _Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_
Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.
Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.
Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas trop et sur tous les autres à votre choix.
Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes amis, ardemment.
[1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand. [2] Marie-Louise. [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.
CLXXI
A LA MÊME
Nohant, mai 1837.
Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M. de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des milliards de concerts.
Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.
Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir. J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.
G.
[1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin. [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle Chevreuil. [3] Hermann, l'élève de Liszt.
CLXXII
A M. CALAMATTA, A PARIS
Nohant, mai 1837.
Cher Calamatta,
La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible. Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait. Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre égard, une autre manière de sentir que la véritable.
Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais encore pour votre coeur et votre noble caractère.
Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu. L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru, auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour elle absolument en ami.