Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 22
Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitulé _Histoire de ma vie_. C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je révélerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son coeur à des hommes plus mauvais que nous, et, par conséquent, disposés à y trouver une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans vanité comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'ôtera une partie de mes anxiétés sur l'avenir de Solange, qui est assez compromis.
Vous m'avez envoyé une charmante épître en vers dont je ne vous ai pas remercié. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre _cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensée, je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de la Fontaine. Sa pensée était exactement la vôtre, et votre bouffon commentaire en fable-chanson la développe, sans la changer. Où prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison à l'avare fourmi? Non, non, dans aucune de ses adorables fables, il ne prêche l'égoïsme. Sa morale est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vérité et de l'humanité qui l'inspire aussi bien.
La fourmi n'est pas prêteuse, C'est là son moindre défaut.
en dit tout autant que:
La fourmi qu'est dévote et n'aim'pas les acteurs.
Cette manière de railler le pauvre chanteur est une raillerie à double tranchant, et c'est le côté réellement coupant de la lame qui tombe sur l'égoïsme. C'est la manière d'enseigner de la Fontaine et c'est la véritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien autrement employé par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux nues tout ce qu'il blâme et méprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps où la vérité a besoin d'un voile pour se répandre, l'ironie a procédé ainsi. C'est à nous d'expliquer à nos enfants comment ils doivent entendre la morale cachée sous ces finesses. Vous-même, vous raillez de cette façon dans votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons pas grand mérite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensées courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose à avoir les coudées plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce qu'on ne peut pas dire tout crûment.
Je vois si rarement et si brièvement Leroux, que je ne lui avais pas beaucoup parlé de vous, en effet; mais, quant à sa prétention d'ignorer que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous lui en avez chanté deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuyé de ses théories, bonnes en elles-mêmes, mais non applicables à mon avis dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a oublié, complètement ce fait. C'est un génie admirable dans la vie idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle.
Vous me demandez un sujet de poème. Diable! comme vous y allez! J'y ai bien pensé, mais je crains, de ne pas trouver à votre gré. C'est bien grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose, soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la véritable histoire, rapide et chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire de toutes ses localités. Les localités elles-mêmes ignorent leur propre histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout. La mode est à l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous traçant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si l'idée brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pavé_. C'est le peuple qui est le vrai pavé, rude, solide, extrait des plus pures entrailles de la terre, asservi à de vils usages, foulé aux pieds, et destiné pourtant à écraser les têtes de l'hydre. Toulon a vu de grands faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut être raconté en traits ardents et commenté avec l'accablante précision du vers, comme un enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est à vous de le peindre. Peut-être le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetés. Il n'y aura point de mal à cela, et cependant, si vous êtes à la fois très clair et très rapide, ce sera encore mieux. Le moment où nous sommes est avide de regarder en arrière, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai autre chose.
Bonsoir, mon enfant. Voilà une longue lettre. Mais voilà un beau temps qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud même ici, et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel. Vous avez toujours des accidents qui me désolent. Si j'étais Désirée, je vous gronderais; car je crois que la fatalité, c'est souvent notre distraction qui l'amène. J'attends le printemps avec impatience pour vous faire de vive voix les plus beaux sermons.
Je ne pense pas aller à Paris; mais il faudra que, dans trois mois, j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes, désormais, je ne vous arrêterai pas au moment du départ; car il y a de notre faute dans tout cela, et de la mienne par excès de sollicitude. Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais être à l'abri d'un déplacement imprévu de quelques jours, et que, quand même vous ne me trouveriez pas à Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne pas y revenir après de très courtes absences, désormais il vaut mieux que vous m'y attendiez quelques journées que de manquer des mois à passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je me suis trop effrayée de l'idée que vous seriez tout déroutés de trouver la maison vide, et que Désirée s'ennuierait à m'attendre. Si je vous avais laissés venir, nous nous serions retrouvés bientôt, et nous aurions passé l'été ensemble. Il est vrai que vous eussiez été les convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand serons-nous _assurés_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_ pour ces désastres.
Et puis j'espère que mes affaires vont se relever et que vous ne serez plus inquiet de la dépense.
Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous aime, et les enfants d'ici se joignent à moi pour vous aimer.
[1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas été publié à cause de la révolution de février 1848.
FIN DU TOME DEUXIÈME
TABLE
1836
CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 10 juillet. CXLVII. A M. Scipion du Roure. 18 juillet. CXLVIII. A M***, rédacteur du _Journal du Cher_. 30 juillet. CXLIX. A M. Girerd. 1 5 août. CL. A madame Maurice Dupin. 18 août. CLI. A M. Franz Liszt. 18 août. CLII. A madame la comtesse d'Agoult. 20 août. CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 21 août. CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie. 21 août. CLV. A M. Alexis Duteil. septembre. CLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 3 octobre. CLVII. A M. Franz Liszt. 16 octobre. CLVIII. A M. Dudevant. novembre. CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 décembre.
1837
CLX. À M. Scipion du Roure. 5 janvier CLXI. A madame la comtesse d'Agoult. 18 janvier CLXII. A M. Adolphe Guéroult. 14 janvier CLXIII. A M. Jules Janin. 15 janvier CLXIV. A M. l'abbé de Lamennais. 28 février CLXV. A M. Franz Liszt. 28 mars CLXVI. A M. Calamatta. mars CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 5 avril CLXVIII. A la même. 10 avril CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 avril CLXX. A madame la comtesse d'Agoult. 21 avril CLXXI. A la même. mai CLXXII. A M. Calamatta. mai CLXXIII. A madame Maurice Dupin. 9 juillet CLXXIV. A M. Calamatta. 12 juillet CLXXV. A M. Girerd. 22 aoû CLXXVI. A M. Gustave Papet. 24 août CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 25 août CLXXVIII. A M. Duteil. septembre CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult. 16 octobre
1838
CLXXX. A M. Frantz Liszt. 28 janvier. CLXXXI. À madame la comtesse d'Agoult. mars. CLXXXII. Au major A. Pictet. octobre. CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran. 23 octobre. CLXXXIV. A madame Marliani. novembre. CLXXXV. A la même. 14 novembre. CLXXXVI. A la même. 14 décembre.
1839
CLXXXVII. A madame Marliani. 15 janvier. CLXXXVIII. A M. Duteil. 20 janvier. CLXXXIX. A madame Marliani. 22 février. CXC. A M. François Rollinat. 8 mars. CXCI. Au même. 23 mars. CXCII. A madame Marliani. 22 avril. CXCIII. A la même. 28 avril. CXCIV. A la même. 20 mai. CXCV. A la même. 3 juin. CXCVI. A M. Girerd. octobre.
1840
CXCVII. A M. Gustave Papet. janvier. CXCVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 27 février. CXCIX. A M. Calamatta. 1er mai. CC. A M. Chopin. 13 août. CCI. A Maurice Sand. 15 août. CCII. Au même. 4 septembre. CCIII. Au même. 20 septembre. CCIV. A M. Hippolyte Châtiron.
1841
CCV. A M. l'abbé de Lamennais. février. CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 16 juillet. CCVII. A madame Marliani. 13 août. CCVIII. A mademoiselle de Rozières. 22 septembre. CCIX. A la même. 15 octobre. CCX. A M. Charles Duvernet. 27 septembre.
1842
CCXI. A M. Charles Poncy. 27 avril. CCXII. A M. Edouard de Pompéry. 29 avril. CCXIII. A mademoiselle de Rozières. 9 mai. CCXIV. A madame Marliani. 26 mai. CCXV. A M. Anselme Pététin. 30 mai. CCXVI. A M. Charles Poncy. 23 juin. CCXVII. Au même. 24 août. CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 28 août. CCXIX. A monseigneur l'archevêque de Paris. septembre. CCXX. A M. Charles Duvernet. 12 novembre.
1843
CCXXI. A M. Charles Poncy. 21 janvier. CCXXII. A M. Hippolyte Châtiron. 2 février. CCXXIII. A M. Charles Poncy. 26 février. CCXXIV. A madame Claire Brunne. 18 mai. CCXXV. A Maurice Sand. 6 juin. CCXXVI. A madame Marliani. 13 juin. CCXXVII. A M. le comte Jaubert. juillet. CCXXVIII. A madame Marliani. 2 octobre. CCXXIX. A M. Charles Duvernet. 8 octobre. CCXXX. A Maurice Sand. 17 octobre. CCXXXI. A madame Marliani. 14 novembre. CCXXXII. A Maurice Sand. 16 novembre. CCXXXIII. Au même. 28 novembre. CCXXXIV. A M. Charles Duvernet. 29 novembre.
1844
CCXXXV. A M. F. Dillon. 14 février. CCXXXVI. A M. Charles Duvernet. 16 février. CCXXXVII. A M. F. Dillon. 25 février. CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill. 4 mars. CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil. 20 mars. CCXL. A M. Planet. avril. CCXLI. A madame Marliani. juin. CCXLII. A M. Charles Poncy. 12 septembre. CCXLIII. A M. Leroy. 24 novembre. CCXLIV. A M. le curé de ***. 25 novembre. CCXLV. A M. Louis Blanc. novembre. CCXLVI. Au prince Louis-Napoléon Bonaparte. décembre.
1845
CCXLVII. A M. Edouard de Pompéry. janvier. CCXLVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 29 avril. CCXLIX. A M. de Potter. 10 mai. CCL. A M. Charles Poncy. 12 septembre. CCLI. A M. Hippolyte Châtiron. 14 décembre.
1846
CCLII. A M. Maurice Schlesinger. janvier. CCLIII. A M. le Rédacteur du journal ***. janvier. CCLIV. Aux Rédacteurs du journal _l'Atelier_. février. CCLV. A M. Magu. avril. CCLVI. A M. Marliani. mai. CCLVII. A madame Marliani. 1er septembre.
1847
CCLVIII. A madame Marliani. 6 mai. CCLIX. A M. Joseph Mazzini. 22 mai. CCLX. A M. Théophile Thoré. juin. CCLXI. A M. Joseph Mazzini. 28 juillet. CCLXII. A M. Charles Poncy. 9 août. CCLXIII. Au même. 14 décembre.
FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME
End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand