Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 21

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Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées, comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela que de rester tout seul ici.

Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.

Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.

GEORGE.

CCLVIII

A LA MÊME

Nohant, 6 mai 1847.

Chère amie,

Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots; mais je veux vous les dire avant tout.

Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce qu'elle rêvait. Dieu le veuille!

Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux, courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force, et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un accusé de cour d'assises.

Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait _pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M. Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de s'endormir dans les éternels lendemains de la province.

Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous. Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.

Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur, et l'imagination s'endormira.

CCLIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 22 mai 1847

Frère et ami,

Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en effet il part de votre coeur.

D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer, et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les coeurs.

Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin, pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers. Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore, dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs, des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié couronne ma vieillesse et me console du passé!

Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire, si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou ne le voulez plus?

Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.

Je vous respecte et vous aime.

Votre soeur,

GEORGE SAND.

CCLX

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

Nohant, juin 1817.

J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.

Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile; mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité. Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu attentivement ce livre.

Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire. Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface? s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.

CCLXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 28 juillet 1847.

Mon frère et mon ami,

Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois heures.

Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir, précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils voient, ils comprennent et ils souffrent.

Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse. Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui consacre l'amitié entre les hommes.

J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris. Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.

Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.

CCLXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 9 août 1847.

Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit, envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous, dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire: «Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant. C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins, pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je crois en lui et j'espère!

Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert, mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était promise pour le mois dernier.

Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade. Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire, et de m'écrire que vous n'y songez plus.

Bonsoir, cher fils; votre _mère_ vous bénit dans la douleur comme dans le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez déboursé, je le veux.

Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.

CCLXIII

AU MÊME

Nohant, 14 décembre 1847.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus à laquelle de vos lettres je commencerai par répondre. Vous me pardonnez ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'écrivez toujours et que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon accablement. Vous avez compris. Désirée et vous, vous autres dont l'âme est délicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqué y succomber, quoique je l'eusse prévue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on n'est pas toujours sous le coup d'une prévision sinistre, quelque évidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers même, où l'on vit d'illusions et où l'on se flatte de détourner le coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend toujours désarmés et imprévoyants. A cette éclosion du malheureux germe qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires fort amères et tout à fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'âme et le corps brisés par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je réussis à m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans relâche, et, si je n'espère pas une victoire qui consisterait à ne le plus sentir, du moins j'arrive à celle qui consiste à supporter la vie, à n'être presque plus malade, à reprendre le goût du travail et à ne point paraître troublée. J'ai retrouvé le calme et la gaieté extérieurs, si nécessaires pour les autres, et tout paraît bien marcher dans ma vie.

Maurice a retrouvé son enjouement et son calme, et le voilà occupé avec Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littéralement le style de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile à lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscénités, de toutes ses saletés, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou ennuyeux. Ces taches enlevées, il reste quatre cinquièmes de l'oeuvre intacts, irréprochables et admirables; car c'est un des plus beaux monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne, le grand émancipateur de l'esprit français au temps de la renaissance. Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le lire, notre édition expurgée; car je crois que les _immondices_ du texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont la plaisanterie de son temps; et le nôtre, Dieu merci, ne peut plus supporter de telles ordures. Il en résulte qu'un livre de haute philosophie, de haute poésie, de haute raison et de grande vérité est devenu la jouissance de certains hommes spéciaux, savants ou débauchés, qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la plupart sans en comprendre la portée, l'enseignement sérieux et les beautés infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensée, et même de l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentée de lui dire: «O divin maître, vous êtes un atroce cochon!» Maurice faisait le même travail, dans sa pensée. Très fort sur ce vieux langage dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'à tous les savants commentateurs, il le goûtait sérieusement et il avait fait (et vous l'avez vue, je crois) une série d'illustrations, dessinées dès son enfance d'une manière barbare, mais pleines de feu, d'originalité, d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui lui faisait adorer le côté grave, artiste et profond de Rabelais. Le temps seul me manquait pour réaliser mon désir. Borie s'est trouvé libre de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuadé de faire ce travail. Il s'en tire à merveille; je revois après lui, et l'expurgation est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est _laid_ et garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant, reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravés et joints au texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort coûteuses, nous n'en, retirerons peut-être pas grand profit. Mais cela servira à poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je crois, rendu un grand service à la vérité et à l'art, en faisant passer, dans les mains des femmes honnêtes et des jeunes gens purs, un chef-d'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, leur a été interdit avec raison. J'attacherai mon nom _en tiers_ à cette publication pour aider au succès de mes jeunes gens, et je ferai précéder l'ouvrage d'un travail préliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au jour des annonces, vu qu'on peut être devancé dans ces sortes de choses par des faiseurs habiles qui gâchent tout[1]. Voilà donc l'hiver de Maurice et de Borie bien occupé auprès de moi. Quant à ma chère Augustine, elle a donné dans le coeur d'un brave garçon qui est tout à fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint à un peu d'aide de ma part, lui fera une existence indépendante, et, quant aux qualités essentielles de l'intelligence et du caractère, elle ne pouvait mieux rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts de l'année; mais, enfin, j'espère qu'elle aura du bonheur, et que je pourrai mourir tranquille sur son compte.