Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 20
Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous; et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants le goûtent avec la simplicité de leur âge.
Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons, dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les tons.
Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions. Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était gravement altérée.
Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous. Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites, à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange. Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que mon coeur est avec vous.
CCLI
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
Paris, 14 décembre 1845.
J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.
Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé, surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement. Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre; enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et charitable.
Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé, et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint son mari à son profit.
Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne. Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de Napoléon à côté pour le sentiment.
Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc beaucoup à te raconter.
Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon. Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4] trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas. C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à présent.
Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes nouvelles.
[1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve. [2] Eugène Lambert, artiste peintre. [3] Augustine Brault, cousine de George Sand. [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.
CCLII
A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A PARIS
Paris, janvier 1846.
Monsieur,
En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche. N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.
J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y travailler.
Agréez l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
CCLIII
A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.
Paris, janvier 1846.
Monsieur,
C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand et Agricol Perdiguier._
Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et, comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission, monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.
Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa mère et avec lui.
Voici maintenant la vérité:
M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.
Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs, afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés, la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre tous les travailleurs.
Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité intéressée.
Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25 décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.
Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Votre très humble,
GEORGE SAND.
CCLIV
AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS
Paris, février 1846.
Messieurs,
La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point, je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que vous aviez apporté dans votre réfutation.
Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni convaincue ni satisfaite par vos arguments.
La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.
Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est, je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.
Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les embûches de tes éternels oppresseurs!
Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant, si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement entre nous.
Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.
GEORGE SAND.
CCLV
A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).
Paris, avril 1846.
Mon cher monsieur Magu,
Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux, a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.
J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye, et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait! Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence, non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien dévouement paralysé par la force des choses.
Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on peut être l'objet soi-même.
J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille, et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs sympathies et leurs opinions à des coteries.
Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur était ému et ma conviction entière.
Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que, par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.
Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une partie de vos exemplaires.
De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.
Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
CCLVI
A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID
Paris, mai 1846.
Cher Manoël,
Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la fin de votre discours par le mot d'_opportunité_.
La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.
Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le monde entier.
Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je compte sur son peuple.
J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.
Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets, appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?
Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans sa fierté comme dans sa persévérance.
En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour, s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France, qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je doutais de notre réveil et de notre guérison.
Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre unité, comme dirait Leroux.
A vous.
GEORGE SAND.
CCLVII
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 1er septembre 1846.
Chère amie,