Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 2
Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent écus, je partais et j'arrivais à l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert une souscription pour me payer la diligence? Je vous déclare que, dans six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j'irai, quelque orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'étais retenue ici par mes affaires.
Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien enfin me rendre (où je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons), décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement, décidée à apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux, en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer, et, si j'arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M. Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais ces graves études ne m'empêcheront pas d'aller voir de temps en temps mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près de moi.
Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire.
J'ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail bien et je l'ai embrassée pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois Emmanuel, qui m'a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m'a questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine s'est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso. Sosthènes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre imprimée, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-là.
Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures, je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon narghilé, _conter des contes_ à Solange, écouter du fond d'un nuage de tabac, à travers une croûte opaque d'imbécillité et de béatitude, les pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère républicaine; mais je m'aperçois que cela ne sert à rien, et je me replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.
Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'être, tout à fait, avec sa raison? Non. La gaieté n'est qu'un excitant, comme la pipe et le café. L'être qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en viendrai aisément à bout. La vie active ne m'a jamais éblouie. Elle m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espère vieillir en paix avec moi-même et avec les autres.
Bonsoir, mes enfants; soyez bénis. À vous!
GEORGE.
[1] Sosthènes de la Rochefoucauld.
CLII
A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
Nohant, 20 août 1836.
_Quoi qu'il arrive_ désormais, et sans aucun prétexte de retard que ma propre mort, je serai à Genève dans les quatre premiers jours de septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures à Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon arrivée. Répondez-moi courrier par courrier où il faut que je descende à Genève. Nos lettres mettent quatre jours à parvenir. Vous avez le temps juste de me répondre un mot.
Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons où vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut. Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eût fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eût été encore six semaines de retard. Je les emmène donc. Ils sont peu gênants, très dociles, et accompagnés d'ailleurs d'une servante qui vous en débarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous donniez un matelas par terre à Maurice, un même lit pour ma fille et pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand ils sortent tous deux à la fois. La servante couchera à l'auberge.
Quand je voudrai écrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime à douter), vous me prêterez un coin de votre table. Si toute cette population que je traîne à ma suite vous gêne, vous nous mettrez tous à l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisiné de votre domicile. En attendant, vous me direz où est ce domicile, car je ne m'en souviens plus, et j'écris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir pourquoi.
Adieu, mes enfants bien-aimés. Je ne retrouverai mes esprits (si toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai à croire à mon bonheur qu'auprès de vous.
CLIII
A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS
Nohant, 21 août 1836.
Tu sais que mon procès est terminé. Je suis à Nohant en liberté et en sécurité. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont là pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il ne m'est pas possible de revenir, même avec mes plus chers amis.
Je comptais aller à Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en désarroi m'a retenue à Nohant quelques jours de plus que je ne pensais. Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voilà hors du triste Paris, il n'a guère envie d'y retourner avant la fin des vacances. Pour le distraire de son année scolaire et de mes angoisses, qu'il a si vivement partagées, je l'emmène, ainsi que Solange, à Genève, où Liszt et une dame fort distinguée, que j'aime beaucoup et qui tient de fort près à mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.
Nous partons le 28, et nous reviendrons à Paris tous ensemble à la fin du mois. Ne dis à personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par écrit, soit en personne, et je vais tâcher d'oublier la littérature au bord des lacs.
Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis t'enlever, je t'emmènerai passer quelque temps à Nohant. Tu es employé du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne maladie de poitrine ou d'estomac (_censé_, comme dit Maurice), afin de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile paternelle de ton vieux George.
Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles à Genève sous le couvert de Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.
Adieu.
CLIV
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 21 août 1836.
Mademoiselle,
Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en notre immortalité. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.
L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a d'ineffables délices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il faut l'acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d'y mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'éducation absorbe une grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que j'ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je n'espérais pas.
Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lélia_, que vous avez la bonté de juger avec indulgence et où j'ai mis plus de moi que dans tout autre livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet ouvrage.
Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j'ai trouvé, et vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des temps d'épreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être un de ses _vases d'élection_. Vous avez donc à le remercier _d'être_, sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine.
Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs d'être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour comprendre et digne de posséder.
Agréez l'assurance de ma haute considération.
GEORGE SAND.
CLV
A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE
Genève, septembre 1836.
Je passe mon temps fort agréablement à Genève, mon cher ami. Je te raconterai cela en détail, au coin du feu. J'ai à peine le temps de dormir. Mais je veux te dire que j'ai reçu ta lettre et que je te remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas négliger ses affaires, qu'il néglige si bien.
Et la vendange! cher Dyonisius? Songe à la vendange! songe à te faire du vin blanc potable. Ne néglige pas un point aussi important.
Je serai à Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le 30. Je m'arrêterai à Lyon. Je te porte du bon tabac à priser, et force cigarettes.
Adieu, bon vieux; dis à ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A bientôt!
Mes mioches se portent à merveille. Ils supportent la fatigue héroïquement. Ursule n'est pas de même.[1] Elle était très épouvantée l'autre jour de se trouver dans un village appelé Martigny. Elle se croyait à la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en rapporter de bon café (historique).
Je suis ici: l'objet de la curiosité publique. Je ne fais pas un pas, je ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Néanmoins on en est à la bienveillance pour moi, c'est la mode présentement.
Adieu, et _me ama_.
[1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
CLVI
A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
Lyon, le 3 octobre 1836.
Chers enfants,
Je suis à Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouvé de places dans les diligences que pour le 3, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Cela fait que j'enrage.
Au lieu de passer encore, près de vous, quelques-uns de ces beaux, jours qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bête de toutes les villes du royaume, flânant avec madame Montgolfîer et _un tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont trimballée à Fourvières. N'y allez jamais! _il est bien pénible_ et _il_ n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menée au Gymnase, entendre piauler et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue. Hier, ils m'ont assassinée en me faisant entendre _Guillaume Tell_, abominablement écorché et massacré par le plus plat orchestre et les plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.
Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis réconciliée avec les théâtres d'Italie, que je méprisais beaucoup trop. Si la seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquième et sixième ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais goût, on y a du chic, de l'élan et du toupet.
Aujourd'hui, on m'a fait dîner dans un restaurant très burlesque. On entre dans une cuisine, on monte à talons un escalier plein d'immondices, et on arrive à une petite chambre fort sale, où on vous sert cependant un très bon dîner. Ce soir, nous sommes rentrés chez madame Montgolfîer, et un monsieur--que vous connaissez, à ce qu'on dit,--m'a chanté, sans aucune espèce de voix, deux ou trois morceaux de Schubert que je ne connaissais pas. J'ai deviné que cela devait être très beau.
La _Montgolfière_ me paraît une excellente femme un peu atteinte par la cancanerie, l'investigation et la curiosité provinciales, brodant un peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois à côté; du reste, proclamant et pratiquant des sentiments très élevés, et possédant des facultés et des qualités qui n'ont manqué que d'un peu plus de développement. Je la crois très sincèrement zélée pour Franz et très dévouée à vous. Elle est charmante pour moi. Gévaudan, qui m'avait quittée à moitié chemin pour prendre une route plus courte, a reparu tout à coup hier sur mon horizon mélancolique. Il prétend être rappelé à Lyon par sa caisse de cigares, qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront rien à nos positions respectives. Je suis charmée de le voir, il promène mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin à notre fameuse relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._
Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitié de ce que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un et l'autre, qu'il ne reste pas une part de première qualité pour les _rustres_ de mon espèce, _gens solitaria_ et thérapeutique. Mais cela ne m'empêche pas de vous mettre en première ligne dans mes affections, sans me soucier de «l'équilibre de la vie morale et intellectuelle».
Fazy[3] m'a envoyé le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier. Il m'a dit qu'il serait le 4 à Lyon: c'est donc demain que je le remercierai moi-même avec toute l'ardente effusion que vous me connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignée de main pour moi au major[4] et à Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mérienne[6], donnez un grandissime coup de pied _gévaudanitique_ au _Rat_, et, quant à madame sa mère, je crois que j'aurais dû aller lui faire une visite, car elle a été _jadis_ très obligeante pour moi. Mais je sais que, depuis, elle m'a prise en horreur, à cause de la redingote (ou _redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliée absolument, comme tout ce qui me paraît hostile est oublié de moi en cette vie et en l'autre. _Amen!_
Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous presse tous deux dans mes bras.
Je supplie Franz de m'envoyer ici mon épreuve d'_André_, courrier par courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses à me faire faire, dépêchez-vous de m'écrire. Adieu.
_Hôtel de Milan, place des Terraux, à Lyon._
[1] Sobriquet donné par Litz à Maurice et à Solange [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._ [3] James Fazy, président de la république de Genève [4] Le major Pictet, de l'armée fédérale Suisse, frère du savant docteur Pictet. [5] Grast, réfugié piémontais, alors à Genève. [6] Mademoiselle Mérienne, artiste peintre, à Genève.
CLVII
A M. FRANZ LISZT, A PARIS
Nohant, 10 octobre 1836.
Que devenez-vous, mes enfants chéris? Je reçois des lettres de tout Genève, excepté de vous. Fazy et Grast m'ont déjà écrit. Ils me disent que vous avez été donner un concert à Lausanne et que vous serez bientôt à Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour adoucir les jours de rentrée des _Piffoels_ à leurs écoles respectives.
Ce moment-là est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais, plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la progéniture. C'est une passion comme les autres, accompagnée d'orages, de bourrasques, de chagrins et de déceptions. Mais elle a sur toutes les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En attendant la séparation, nous nous reposons ici.
Je me suis avisée, après avoir mis ma lettre à la poste de Lyon, qu'en raison du blocus, la convention postale était peut-être rompue et que j'aurais dû affranchir. Vous me direz si vous l'avez reçue.
Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours? Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie. Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriété. Je m'aperçois de mille inconvénients qui ne m'avaient jamais frappée. Je crains que les appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux, chose inconnue dans ma chambre jusqu'à ce jour. Si j'avais le temps, je ferais bâtir une aile à mon castel. Je suis aussi grognon envers les ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai attrapé quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de précautions.
Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie ici dans un champ de Cosaques. J'ai déjà essayé de l'y installer en peinture, et je regarde à chaque instant le portrait, pour voir s'il ne bâille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins récompensée par votre présence. Je ne puis promettre à Marie qu'elle sera contente de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de mon zèle, de mon assiduité et du dévouement absolu de moi et de tous les miens.
Venez donc bientôt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.
Moi, je suis un peu spleenétique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est peut-être parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne venez pas tout de suite à Paris, écrivez-moi chez Didier, rue du Regard, 6. J'y serai du 20 au 25.
Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de toute son âme et vous _bige_ mille fois.
[1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi à son élève, Hermann Cohen.
CLVIII
A M. DUDEVAN, A PARIS
Paris, novembre 1836.
L'état de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil léger et entrecoupé de rêves. Ce n'est pas là le sommeil de son âge. Il ne souffre pas; mais les deux médecins qui le voient, celui du collège et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mêmes symptômes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.
Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'être à Nohant; mais, dès que je parle de mon départ, il fond en larmes et la fièvre le prend. Je l'ai tant raisonné, qu'il se soumet à tout ce que j'exige. Il ne dit rien; mais il est malade. Venez à mon secours, je vous en supplie. Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chérit également ses parents; mais il est faible de corps et de caractère. La sévérité le brise et le consterne.
Les médecins recommandent de lui épargner la contrariété, cela devient bien embarrassant. Comment élever un enfant sans le contrarier? Ils disent que c'est une fièvre de croissance, mais qu'une maladie plus grave peut se développer, si l'on irrite cette fièvre. En effet, je lui trouve, la nuit, le coeur plus agité encore que lorsque ces messieurs l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqué de la maladie dont j'ai souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'étais au moins assurée qu'il eût une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.
Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai même un grand crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant à moi, j'ai la conscience d'avoir toujours travaillé à lui faire partager également son affection entre vous et moi.
Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il s'agit d'un intérêt qui passe avant tout: la santé de notre enfant. Ne le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalité d'affection qui excite sa sensibilité déjà trop vive. De même que je l'encourage dans sa tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi. Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est désagréable de me rencontrer, rien n'est plus facile que de l'éviter. Quant a moi, je n'y ai aucune répugnance. L'état où je vois Maurice fait taire tout autre sentiment que le désir de le calmer, de le guérir au moral et au physique.
Je resterai ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli et je ne ferai rien à son égard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant que je l'aime. Épargnez-lui des émotions qu'il n'a pas la force de supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de mal. Que la précaution soit réciproque.
Quel intérêt aurions-nous maintenant à nous combattre dans le coeur d'un pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop loin la guerre, et, quant à moi, je ne la comprends pas à ce point.
A. D.
Maurice ignore absolument mes inquiétudes. Il s'attend toujours à rentrer au collège d'un jour à l'autre. Ne lui parlez pas de son battement de coeur. Le médecin dit toujours devant lui que ce n'est rien du tout.
CLIX
A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
Paris, 13 décembre 1836.
J'ai reçu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je vous adresse par le même courrier à Montélégier n'arrive pas à temps. Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter.
Mon fils est malade. D'un jour à l'autre, je m'apprête à partir; mais je ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin: Et puis son père me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le noeud avec l'épée de ma volonté, qui n'est pas tout à fait aussi bien trempée que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.
Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi. A peine arrivé, vous m'écrirez et je vous répondrai un billet tous les soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'écrirez également tous les soirs.
Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une manière de vous faire prendre patience.
Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort. Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous promènerez, puis vous lirez, puis vous m'écrirez; installez-vous à cet effet dans mon cabinet.
Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente, active et revêche, qui aime à être employée _aux grandes choses_ et qui vous adorera. Voilà!
Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l'ermite et du pèlerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons: la première, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur massacrante, d'un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée, pestant d'être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de cette ville maudite.
S'il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.
J'ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d'auberge, uniquement par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d'un certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me rejoindre rue Laffitte, 21.--Voilà mes précautions prises.--A la garde de Dieu! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l'un à l'autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main amie.