Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 19

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[1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la Châtre traitait avec tant d'inhumanité.

CCXLIV

A M. XXX..., CURÉ DE XXX...;

Nohant, 13 novembre 1844

Monsieur le desservant,

Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile, malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à un homme d'esprit.

Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples. C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la terre comme au ciel.

Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront fermées.

Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.

GEORGE SAND.

CCXLV

A M. LOUIS BLANC, A PARIS

Nohant, novembre 1844.

Mon cher monsieur Blanc,

Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni l'intention ni le dévouement.

Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté, elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait pourtant si heureux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela, je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à m'engager.

L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots _socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou seulement un peu.

Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district. Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit, c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.

Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire autre chose, indiquez-le moi.

Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse: remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui. Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de Jésus-Christ.

Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la _Réforme_ et de la politique.

Toute à vous de coeur.

[1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_. [2] _L'Histoire de Dix ans_.

CCXLVI

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM

Paris, décembre 1844.

Prince,

Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de perfectionner ses plans en les exécutant.

Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle? Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte guère, quel que soit le danger.

Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez vers nous.

Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue. Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous, homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien dire de pis.

Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.

Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à n'être qu'un citoyen français.

C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime. Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des prolétaires!

Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous, l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes républicaines que la France compte par millions.

Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous recevoir.

Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique, par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous savez en tirer parti.

Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.

CCXLVII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, janvier 1845.

Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture; mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui, puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni l'un ni l'autre être avec eux.

Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous. Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille, dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées? Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère, qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction. Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort; mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.

J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure, elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi bientôt à vos noces.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCXLVIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE

Paris, 29 avril 1845.

J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.

Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune et toujours gai et aimable.

Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?

[1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve. [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice Dupin, père de George Sand. [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.

CCXLIX

A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS

10 mai 1845

Monsieur,

Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de moi.

Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon compte des faits contraires à la vérité.

Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit, soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.

GEORGE SAND.

CCL.

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 12 septembre 1845.

Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non, ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie, et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.

Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec, l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné. Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et, pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance, adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_ tout heureuse de lui tendre les bras.

J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai jamais.

J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire, raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves, mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente, et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre _mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage, je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela quelque raison.

Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et, depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans, comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse. Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.

Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs. C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux, le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_.

Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.