Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 18
Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant, vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne, c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais, parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de ses vues.
Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac, et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.
Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout à vous de coeur.
G. SAND.
CCXL
A. M. PLANET, A LA CHÂTRE
Paris, avril 1844.
Mon cher enfant,
Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.
Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.
Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le journal au diable.
Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez (à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne. Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante (je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un rédacteur?
Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez sans lumières et sans capacité.
Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes, vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!
Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla, pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_ entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis, pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais, en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.
Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction, vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!
Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?
Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi, je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer, malgré le miel dont vous le couvrez.
Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il l'a bien fallu?
Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus, enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi dans un cas comme dans l'autre.
Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire, et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me préparais à faire.
Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,
Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement, comme je sens.
Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai pour le conseil de révision de Maurice.
J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.
GEORGE SAND.
CCXLI
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, juin 1844.
Chère amie,
Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer. Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.
M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières; ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous arrivent pas.
Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore combien de noyés il faudra compter.
J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue; mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.
Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout et que vous prenez la vie le moins mal possible.
J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus confié, plus pardonné?
Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.
La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.
CCXLII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 12 septembre 1844.
«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci: _la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits, que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre ouvrier à se respecter lui-même.
«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi, des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique, et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître. C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie qu'il faut pour cela.
«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et _brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies, il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne. Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant, l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.
«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier, etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous pourraient être embellis ou plaints par le poète!
«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_, et qui commencerait tout, bonnement ainsi:
Je suis dame misère...
«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»
Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.
Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_ était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail, d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.
Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.
Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux, très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!
CCXLIII
A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE
Nohant, ce 24 novembre 1844,
Monsieur le préfet,
Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.
Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me lie à M. Rollinat.
Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique, je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle franchement.
Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.
Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés, d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel, je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée, sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait, à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et voici pourquoi:
Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés. C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes publics.
Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.
Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que, lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments, vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer, puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre justice et votre humanité.
Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_ tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration, et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils feront mille maladresses.
Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M. Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous présenter ses sentiments les plus distingués c'est:
GEORGE SAND.