Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 17

Chapter 173,876 wordsPublic domain

Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis, mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage. Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées. Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.

Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet. C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue indépendante_.

Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures, programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est un peu leur faute.

Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement, _mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que, pour cela, on peut trouver un homme de talent!

Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des publicistes.

Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_ superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à Paris!

La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans. Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.

[1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.

CCXXXIV

A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 29 novembre 1843.

Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera, j'espère, lorsque le journal aura paru.

Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder. Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement, intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures. Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre _Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux projet. Il ne s'agit que de les réunir.

Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?

On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit, on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde. Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager, dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et significative de l'esprit du pays.

Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon concours inopportun.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCXXXV

M. F. GUILLON, A PARIS

Paris, 14 février 1844.

M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise, George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu'un croyant docile et pénétré.

D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.

Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le sentez dans le vôtre.

Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir. Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de _l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y a pas de difficultés matérielles à notre association.

Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.

Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.

Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie, vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.

_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVI

A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 16 février 1844.

Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.

L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance. Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause. Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est triste, mais l'humanité n'est pas perdue.

Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes épreuves.

Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez s'il y a lieu.

Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine, peut-être plus tôt, pour aviser à tout.

Mille tendresses à tous.

GEORGE.

CXXXVII

A M.F. GUILLON, A PARIS

Paris, 25 février 1844

Mon cher monsieur Guillon,

J'attends toujours la réponse du comité berrichon.

Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»

Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique, ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents. Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas comme il convient la personne du rédacteur.

Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale. Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.

Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant, comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de _principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement aux nôtres.

Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de nous classer parmi les rêveurs impuissants.

Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à franchir pour lui donner raison.

N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.

Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion, fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé quelques soucis d'esprit.

Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir traité en homme de conscience et de réflexion.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVIII

A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS

Paris, 4 mars 1844.

Monsieur,

Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_, et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre, surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_ catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.

Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides, hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous, vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_ français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de votre zèle.

Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.

J'ai l'honneur d'être votre servante.

CCXXXIX

A MESSIEURS PLANET, FLEURY, DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE

Paris, 20 mars 1844.

Mes amis,

Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.

J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup. Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma disposition.