Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 16
Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui, enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux Jésus_.
Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous, accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.
CCXXVII
A M. LE COMTE JAUBERT[1], DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES
Nohant, juillet 1843.
Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte, vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif _que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_. Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être un peu pédants et de faire les puristes.
Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent: _quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_, celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là, là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là, c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris.
Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier _bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne, que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres. Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_.
Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_ berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller, _deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_ l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_ signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne, _ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.
Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant; je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.
Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que l'assurance de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
[1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage, 1812.
CCXXVIII
A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)
Nohant, 2 octobre 1843.
Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne. Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]
Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie, avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.
J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures, une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait pas trop vieux pour le comprendre.
Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé ici.
Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite, nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un nouveau plaisir.
J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que celui de Paris.
Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous aime pour toujours.
G. SAND.
[1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.
CCXXIX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Nohant, 8 octobre 1843.
Mon cher Charles,
Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de _Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.
L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc _flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.
Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi, avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération; ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un jour.
Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette; rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale, chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit; on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.
Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux fois. Confères-en avec le Gaulois.
Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment? ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la bien soigner.
En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion, mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible, d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!
Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.
Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.
GEORGE.
CCXXX
A MAURICE SAND; A PARIS
Nohant, 17 octobre 1843.
Mon enfant,
Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès. Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.
Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine, plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la contradiction ni au procès.
Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette Fanchette.
Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre. La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras celle-ci plus tôt par la poste.
Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait, Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires. Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.
Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ; car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.
La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à Châteauroux pour cela.
Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes. Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.
Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.
TA MAMAN.
Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir. Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.
CCXXXI
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, l4 novembre 1843.
Mon amie,
Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne me trompe pas.
Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la _Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez.
Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?
Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque. Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous. Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.
Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les ténèbres.
A vous de coeur.
G.
Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre secret à nous.
CCXXXII
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 16 novembre 1843
Mon chéri Bouli,
Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes sermons.
Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste, et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en faut.
Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil, Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant, n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste, très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps: _Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»
Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.
Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche (fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste. Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait: «Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant: «J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.
Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.
Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en consoler.
Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.
Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me manquera. À jeudi.
Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.
Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.
CCXXXIII
AU MÊME
Nohant, 28 novembre 1843.
Cher mignon,