Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 15
Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge. Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout, ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux, des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc. Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint, Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau, Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.
Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin.
Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle, tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un certain point et ne passera pas les limites du clocher.
CCXXII
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
Paris, 21 février 1843.
Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon coeur.
Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.
Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice, gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa vie.
Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à chapitrer Maurice sur ce point.
Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.
[1] Eugène Delacroix.
CCXXIII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 26 février 1843.
Mon cher enfant,
J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la _Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie; et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»
Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public, inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.
Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires), nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire, lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies. Nous verrions bien pour cela.
En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un peu d'argent ne vous sera pas de trop.
J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que simplifier l'imprimerie à ce point.
La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25 janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.
Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.
Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance, que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli, par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les morales et sciences du passé et du présent.
Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement; il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude, et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un sonnet dans la tête d'un homme?
Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme? Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.
Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.
Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète, et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.
C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs, et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir. Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son enfant le nom de l'un des miens.
Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne les montrez pas, si ce n'est à Désirée.
CCXXIV
A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS
Nohant, 18 mai 1843.
Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame, que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté. J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits, supérieurs de notre époque.
Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même, et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos yeux, d'une grande importance.
J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux, si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.
Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi, et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs propres, dans le compte rendu.
Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez, avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que faiblement.
On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué. Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore? quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.
Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine, madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte de courage que nos amis aient le droit de nous demander.
Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
CCXXV
A MAURICE SAND, A GUILLERY
Nohant, 6 juin 1843.
Mon cher enfant,
Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer avant tout.
Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur pour le travail.
Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai pas si mal élevé.
Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien longues si je ne me plongeais dans les bouquins.
Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du _Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.
Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec impatience.
CCXXVI
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 13 juin 1843.
Chère amie,
Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis, je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois, un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée, je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait _compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis _madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais su. Cela compense bien la pluie.
Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler littérature et l'autre philosophie transcendante.
Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous empêchera de mener une vie de cocagne.
Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au moins quand vous lui écrirez.