Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 14
Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.
Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi, cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon exemple.
Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions. Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la lumière se fera dans votre intelligence.
Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai. Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée. J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue indépendante_.
CCXIX
A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Nohant, septembre 1842.
Monseigneur.
Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais, si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire, il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.
Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.
Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous, me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme irréprochable aux yeux de toutes les opinions.
Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu, et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.
Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes, céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout. Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant chaque année, arriver à faire face au désastre.
Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus de deux cents francs sur le capital.
Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites, de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un scandale, à une honte poignante.
Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.
J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre, et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._
J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse; mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on, blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit. Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de Votre Grandeur.
Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.
GEORGE SAND.
CXX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Paris, 12 novembre 1842.
Mon bon Charles,
Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis, de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.
Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline, avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus; mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas, nous montons à cheval ensemble.
Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans celui des fouriéristes.
Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous trouveras, j'espère, _très gentils_.
Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin. Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_, comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que tu peux désirer.
Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps, nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux. Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.
Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières. Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_ ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.
Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais toujours si douces et, si complètes.
Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris. Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has, que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous des paltoquets.
Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne me donnent signe de vie.
Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.
Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.
A toi.
GEORGE.
Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.
Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra certainement l'automne prochain.
CCXXI
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Paris, 21 janvier 1843.
Mon cher Poncy,
J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps. J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.
Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre, et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef, comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même, une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le lendemain de l'inspiration.
Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop prendre l'air aux reliques de l'âme.
Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt, la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis, ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant, faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien. Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un bienfait.
Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons. Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.
Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés, seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans; j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète, c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en apercevoir, de tels contresens.
Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes le sont.»
Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et chanter leurs bras voluptueux.
Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes, il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix! Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous conservez ces vers:
.... J'aime toutes les femmes, Parce que le Poète aime toutes les fleurs.
n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le parfum des fleurs.
Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et, quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous inspirera.
Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard. Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.