Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 13
Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_. Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends, rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose, _d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis, les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse, mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien. C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout pardon.
Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture, féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos _marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative, et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles, des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la _Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on. J'en doute.
Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne chante que pour émouvoir et faire penser.
J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture ne vous communique ma cécité.
Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme. Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.
Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_ m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.
Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle est, il la faut jusqu'à un certain point.
Adieu encore, et à vous de coeur.
Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand l'inspiration vous possède et vous presse.
CCXVII
AU MÊME
Nohant, 24 août 1842
Mon cher poète,
J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_. Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute. Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles efforts souvent infructueux.
Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé, je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de qualités et moins de défauts que dans les premières.
Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste. J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant. Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques, vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez souvent.
Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine, qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère, qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je reçois au moins cent lettres par mois.
Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité. Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir, lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.
Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche pas autre chose.
Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois, vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.
Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut le procurer.
Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose. J'espère que vous le comprendrez comme moi.
Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour vous sermonner comme je fais.
A vous, de coeur.
J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma foi peuvent rendre en ce monde.
Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous appelez votre mère.
CCXVIII
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 23 août 1842
Mademoiselle,
J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en comble.
Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne, les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur, idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou enchaînée ou coupable.
Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.
Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel; et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux, je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.
Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre, mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent. Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire (en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.
L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas, et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes, et une route vers l'idéal que vous concevez.
A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que, dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre intelligence nous suggère et la résistance que la législation et l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie. Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances, dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté. Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.