Correspondance, 1812-1876 — Tome 2

Chapter 12

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Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à leur place.

Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul, parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.

Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire votre préface.

Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là, et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent pas son oeuvre.

Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la fin d'août.

Tout à vous.

Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!

[1] M. Villemain.

CCXII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, 20 avril 1842.

Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la _Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_, c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.

Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout. Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce vers:

Si son âme pour moi devenait expansive!

en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante, vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.

Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous. Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à _lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_ de son talent, et l'emploi de son génie.

Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus solides que ceux du monde et des conversations.

Toute à vous.

G. SAND.

CCXIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

Nohant, 9 mai 1842.

Mignonne,

Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.

Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour, quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.

Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil; mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.

Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de l'impatience qu'il met dans les petites choses.

Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver. Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard, puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.

Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je n'en rougis plus.

G.

[1] Le chien de mademoiselle de Rozières.

CCXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 26 mai 1842.

Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard, et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et que je cause avec vous en rêve.

Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe. Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.

Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y tâcher.

Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.

Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne nous arrêtons pas; allons au bout.»

Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi, je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment! nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant, quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la récompense approche!»

Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes arriveront à les comprendre.

Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le croyais plus furieux.»

Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille caresses de coeur. Écrivez-moi.

[1] Pauline Viardot.

CCXV

A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS

Nohant, 30 mai 1842.

Cher Gengiskan,

Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de rien. Je ne me suis jamais défendue.

Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai, ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là, est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit, souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous juger malade que _mauvais chien_.

Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues, âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.

Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres termes, misanthrope.

C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait, je ne l'y avais pas autorisée.

Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une _réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.

Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas, parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier venu.

Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas. Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois. Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux, vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car, sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi, quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté.

On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance, son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.

Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.

Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie, j'aurais l'air de vous faire des romans.

J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.

Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants! pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime, a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le nier.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait à la cour.

Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul, que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.

Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.

Toute à vous.

G.S.

CCXVI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 23 juin 1842.

Mon cher Poncy,

Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête, produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps, ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie prodigieusement.

Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais vous répondre sans tarder.

Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre _Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de la forte race, le courage et la douleur.