Correspondance, 1812-1876 — Tome 2
Chapter 10
Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.
Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de _barbe au menton_.
Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence. Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_ sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.
J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause, vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos intentions.
J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle, vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.
Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.
Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.
Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la malice des femmes que de celles des hommes.
Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.
Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de vraies sottes!»
Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais enseignez-nous à ne plus être sottes!»
Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici. Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être, sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien attrapés à votre tour.
Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve de votre bonté et de votre candeur.
Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre dévouement et à notre respectueuse amitié.
GEORGE SAND.
[1] Le docteur Gaubert jeune.
CCVI
A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER
Nohant, 16 juillet 1841.
Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_. J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est jeune.
Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.
Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué, et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de mes croyances n'est réalisée ni réalisable.
Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte, m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies guère, et tu fais bien.
Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre été.
Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très prochainement.
Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras, tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du _chic_.
Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons, j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.
Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.
A toi de coeur.
G. S.
CCVII
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 13 août 1841.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne. J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard, et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver, vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car, avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.
Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.
Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous auraient vue.
Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie, soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à nous tous.
Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un _festival_.
Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous écrire si vous quittez Paris.
Je vous embrasse mille fois.
A vous de coeur.
GEORGE.
Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!
[1] Pauline Viardot. [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.
CCVIII
A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
Nohant, 22 septembre 1841.
Chère amie,
Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais sentiment de doute que vous avez sur moi.
J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.
Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de l'existence matérielle.
Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir, amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus malade? est-ce vous qui le seriez?
Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots), un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.
Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer d'imaginaires?
A vous de coeur et à toujours.
CCIX
A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)
Nohant, 15 octobre 1841.
Chère amie,
Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui ferait revivre les morts.
Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir éloignée de mes enfants.
Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime voulaient prendre la même résolution.
N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.
Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique? est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit, tous les sucs de l'humanité!
Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement, chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_ révolutionnaire et progressif.
Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le verrez.
J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie, afin que Paris me semble supportable.
Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans ses triples croches.
A vous.
G.
CCX
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Paris, 27 septembre 1841.
Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci, pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre littéraire, à toute crainte du ridicule.
Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité; mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.
Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon, d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc., etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup, qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté, de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle), des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes, et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient: «Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent: «Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées, triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes, mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je crois, un peu.