Correspondance, 1812-1876 — Tome 1

Chapter 9

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Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été charmants ici tous ensemble.

Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc. Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue comme ça.

Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit: «Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté: «Suffit.»

Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre. D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la _Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il l'a trouvé bien.

J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir. J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens, comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment! j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus que cela pour m'achever.

Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection.

Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait bien voulu me le prêter.

En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise, M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.

C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre; laissez les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.

[1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.

LVII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris, 25 janvier 1831.

Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien envie aussi de te l'envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t'achète aussi le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands. Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de t'acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse avec une poupée pour Léontine et une pour Solange.

Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en pleurant. Heureusement, une heure après, j'ai reçu la lettre de ton papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler que je t'aime bien et que je reviendrai bientôt.

Boucoiran doit être à Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m'écriras tout ce que tu fais, et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n'est-ce pas, mon cher enfant?

Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi ton oncle, ta tante, ta soeur et Léontine. Pour toi, mon cher amour, je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.

Ta mère.

Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empêche qu'elle ne m'oublie.

LVIII

A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT

Paris, 12 février 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne lettre; écrivez-moi souvent, je vous en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'état de mes enfants. Dites à Maurice de m'écrire, en le laissant libre et d'écriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naïvetés et ses barbouillages. Je ne veux pas qu'il considère l'heure de m'écrire comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera pas assez pour l'embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente qu'il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus malheureux qu'auparavant.

Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous réellement bien guéri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas sans feu comme vous le faisiez par négligence l'année dernière, et ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le grand médecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis plus là pour les guérir ou pour les tuer?

Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes talents; auprès de qui? je vous le donne en cent! Auprès de madame P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaître sa situation. J'ai couru à elle sur-le-champ, je l'ai trouvée entourée de jeunes gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une femme auprès de la mère désolée. J'ai passé la nuit sur une chaise auprès d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciée avec élan, j'ai éprouvé combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très réconciliées. Je parierais bien qu'à la Châtre et à Nohant surtout, ma conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.

Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu'on me prédit dans la carrière littéraire, où j'essaye d'entrer. Il faut voir et apprécier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits. Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des écrivains vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont d'autre ambition que de gagner leur vie vivent à l'ombre paisiblement. Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat, vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le temps n'est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et le plus obscur, peut-être, est celui d'auteur pour qui n'a pas d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_ est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m'empêcher de rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs qui ne sont applicables qu'au génie et à la vanité. Je n'ai ni l'un ni l'autre, et j'espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu'on croit inévitables. J'ai été incitée chez Kératry et chez madame Récamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous avions pleuré en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_. J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.

Voilà où j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté pénible de l'état que j'ai embrassé. Quand les premiers obstacles seront franchis, je me reposerai.

LIX

A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE

Paris, 15 février 1831.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que la patrie était menacée et que j'étais occupée à la défendre. Maintenant que je l'ai sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me repose sur ma gloire.

Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je dis _peut-être_, parce que, pendant qu'on se battait à coups de missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter, à boire, à rire, à dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de périr; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale et l'attitude ferme que j'ai montrées en cette circonstance difficile.

J'ai fait l'impossible auprès de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce qu'il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui, l'obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s'est remué tant qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui recommandais et qui m'intéressait non moins vivement. Tout ce qu'il a obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _espérances_, mot qui m'a bien l'air d'être fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle. Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce!

Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses, vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des places à ses amis et la difficulté qu'il rencontre aujourd'hui pour solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau gouvernement, le parti Lafayette (c'est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait rien à leur refuser. C'était juste. Cependant, comme ces gens-là n'étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de l'hôtel de ville, ils n'ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:

«Majesté, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs très humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des honneurs.»

Le parti Lafayette, c'est-à-dire l'extrême gauche, en voyant des fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on l'avait leurré, s'est regimbé, et, de plus belle, s'est jeté dans l'opposition.

Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal de gorge.

Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime à rire, et j'ai l'égoïsme de m'amuser de tout, même de la peur d'autrui. Mais j'estime et j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien en matière de liberté et que l'on traite d'enragés parce qu'on ne peut les acheter.

Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu auprès du pouvoir ce qu'il a regagné en popularité. S'il n'obtient plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rêvé), je me chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le à F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques jours.

Pour le moment, je suis écrasée de besogne; besogne qui ne me mène à rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'espérance. Et puis voyez l'étrange chose: la littérature devient une passion. Plus on rencontre d'obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous croyez que l'amour de la gloire me possède. C'est une expression à crever de rire que celle-là. J'ai le désir de gagner quelque argent; et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en littérature, je tâche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière. Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer. Je vais pourtant retourner bientôt _cheux nous_, et peut-être sans avoir réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l'espérance de mieux faire une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.

Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une humeur tout à fait rose.

Avec ça que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve fraîche et ingambe! Nous danserons encore la bourrée ensemble!

Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-_z'en_; car, des idées, par le temps qui court, c'est la chose rare et précieuse. On écrit parce que c'est un métier; mais on ne pense pas, parce qu'on n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent tout éblouis.

«Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments. Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des plumes!»

Et, quand on a lâché ça, on se pâme d'admiration, on tombe à la renverse, ou l'on n'est qu'un âne.

Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.

[1] Madame Duteil.

LX

A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris, mercredi soir, 16 février 1831.

Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans la lettre de ton oncle. J'ai reçu le tien ce matin. Je suis très contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse de te voir, mon cher enfant; mais je serais fâchée que tu fusses ici maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l'on t'aime, où tu peux courir et jouer sans voir des méchants qui se battent.

Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, écris-moi souvent, embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.

LXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

Paris, 4 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de m'avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour l'instruire sans le rendre misérable: de la fermeté et de la douceur. Dites-moi s'il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais montrer de la sévérité; de loin, toutes mes faiblesses de mère se réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh! oui, je souffre d'être séparée de mes enfants. J'en souffre bien! Mais il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise.

Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire. Malgré les dégoûts que j'y rencontre parfois, malgré les jours de paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est désormais remplie. J'ai un but, une tâche, disons le mot, une _passion_. Le métier d'écrire en est une violente, presque indestructible. Quand elle s'est emparée d'une pauvre tête, elle ne peut plus la quitter.

Je n'ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public à son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je m'en lave les mains. On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que c'est! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous m'avez donné_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout voir, tout connaître, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste! Notre devise est _liberté_.

Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas précisément la _liberté_ au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous connaissiez cet homme-là!) est sur nos épaules, taillant, rognant à tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses caprices. Et nous d'écrire comme il l'entend; car, après tout, c'est son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je vois les platitudes que j'ai griffonnées dans vingt paires de mains qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont le métier est d'être mystifiés, je me prends à rire d'eux et de moi. Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je les aide à s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quélen [1]. Voyez un peu!

Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frère et _ma soeur, si elle vous le permet_. Dites à Polyte de m'écrire un peu plus souvent. Enfermée au bureau d'esprit de mon _digne_ maître depuis neuf heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guère le temps d'écrire, moi; mais j'aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me reposent le coeur et la tête.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites faire à Maurice?

J'ai revu Kératry et j'en ai assez. Hélas! il ne faut pas voir les célébrités de trop près.

_De loin, c'est quelque chose_, etc.

J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là.

[1] Archevêque de Paris

LXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 6 mars 1831.

Vous êtes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout comme une autre, pour le plus souvent je ris.