Correspondance, 1812-1876 — Tome 1

Chapter 8

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Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé, prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points. C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant, qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit, parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais. Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée! cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté. Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.

Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas? C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position: si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours, et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la brutalité de son père.

D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la tête de l'École polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non, je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses obligations.

Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois. Ah! comme on en abusera!

Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

[1] Cocher. [2] Valet de chambre. [3] Jardinier.

XLVIII

AU MÊME

Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830.

Mon cher enfant,

Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime. Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les chagrins de mon intérieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère, priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de les avoir retracés.

Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions _officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle qu'elle puisse être.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que, malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point. Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre moi-même.

J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue. J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment! Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_.

Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette ville.

Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi. Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon vieux curé.

Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et qu'elle sût combien son enfant m'est cher.

XLIX

AU MÊME

(En cas d'absence: _à Paris, Boulevard Poissonnière_, n° 20.)

Nohant, 27 décembre 1830.

Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté. Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions? Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_ sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender. N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y a-t-il?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.

Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon intérieur est calme.

L

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris; janvier 1831

Mon cher enfant,

Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée. Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée; j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai aujourd'hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.

Ta mère.

Que faut-il que je t'apporte?

[1] Propriété de George Sand, à Paris

LI

AU MÊME

Paris, 8 janvier 1831

J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat, je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.

Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi.

Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai; joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.

LII

AU MÊME

Paris, 10 janvier 1831

Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.

J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli, j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus élégant.

J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien? Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.

Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois.

[1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et de son fils, l'année précédente.

LIV

A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

Mercredi. Paris, 13 janvier 1831

Mon cher ami,

Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez. Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.

Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père. Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par une aveugle confiance.

Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature. Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien, et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous, mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

Paris, 18 janvier 1831.

Ma chère petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir. Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle. Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une personne indifférente, à plus forte raison à son égard.

Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi. Il en est temps.

Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien, ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.

Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris. S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai d'embrasser ma chère maman.

Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et de la mienne.

[1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.

LVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris 19 janvier 1831.

Mon cher camarade,