Correspondance, 1812-1876 — Tome 1
Chapter 5
Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais, avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable.
Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour moi que j'en ai pour vous.
Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu.
Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1], qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et obligeant.
Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.
AURORE DUDEVANT.
[1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.
XXXIII
AU MÊME
Périgueux, 8 décembre 1829.
Mon cher Jules,
J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion.
Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit, afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter souvent Liska [2].
J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme. Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.
Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.
Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment.
AURORE DUDEVANT
[1] Domestique de la maison. [2] Jument de selle de George Sand.
XXXIV
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 29 décembre 1829
Ma chère petite maman,
Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...
Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai? est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici, nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique.
Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble, dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison plus palpable.
Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.
XXXV
A LA MÊME
1er février 1830
Ma chère maman,
Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes sur la santé de Maurice.
J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise. Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues, mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que, après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de pain chaud et de vin du cru.
J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la crainte de le fatiguer.
J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé, c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite, plutôt belle que jolie.
La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique, l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un plaisir.
Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs. Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer entièrement à l'instruction.
Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti: c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir. Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.
Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que vous me donniez une bénédiction.
XXXVI
A LA MÊME
Nohant, février 1830.
Ma chère petite maman,
J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce; chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.
«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante, et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous soigner.
Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange; moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai, moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules, je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.
Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous en aller de compagnie là-bas, le même jour!
Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous raconter nos amusements.
XXXVII
A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
Nohant, 1er mars 1830.
Mon cher enfant,
Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont vous exprimez votre affection.
Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai promise.
Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!
Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête «carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.
Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous, je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt l'épanchement.
Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence, vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve beaucoup.
Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres, aussi _chez eux_ que moi-même.
Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine, en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal. J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par l'effet du hasard.
Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en messieurs.»
Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens sans éducation.
Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui me fait dire que vous êtes paresseux.
Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore. Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.
Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.
Le 13 mars.
Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper; c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.
En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot: c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède, un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon amitié pour vous.
Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand. Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire tous les jours.
Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez service en me les faisant passer.
Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le monde ici vous fait amitié.
Maurice vous embrasse.
[1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant. [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan dans le village de Nohant.
XXXVIII
AU MÊME
Nohant, 22 mars 1830.
Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.
Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.
Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous, que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc. Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences, de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.
Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure!
Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc, parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le leur témoigner, j'ai réfléchi.
Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de _fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés.
Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_ en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même.
Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place, et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même?