Correspondance, 1812-1876 — Tome 1
Chapter 10
Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à ce qu'il paraît? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point: l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous serons les meilleurs Berrichons du monde.
En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux, ni père de famille, ni _raisonnable par force_.
Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutôt je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité, quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout (entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.
Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette carrière épineuse.
Je me suis enfin décidée à écrire dans _le Figaro_, et je suis charmée que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous, surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table, moitié avec lui, que j'ai écrit cette _idylle_ dont le bon public parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.
Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café _Conti_... (Vous connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant à tous les diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette _Molinara_ et ce polisson de moulin.
D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»--Qui donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.»
Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas possible?--Parole d'honneur!»
Vous avez vu depuis, un grand article intitulé _Vision_. M. de Latouche l'a trouvé très remarquable et _m'a priée_ en quelque sorte de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confié et qui n'a pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait au _Voleur_, et, moi, je l'ai _volé_, au profit du _Figaro_. Dans le même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable. _C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là!_ J'en peux pas revenir et j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la Châtre, que diras-tu de mon imprudence!
M. de Latouche, de son côté, ne s'était pas gêné d'annoncer des _croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M. Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa Persil, qui lui a dit comme ça:
--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!
--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche?
--Oui, sire, faut vous fâcher.
Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi _le Figaro_ et qu'on lui intente un _procès de tendance_. Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera _pour sûr_. Je m'en déclare l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée.
Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalée, il m'en souviendra! J'en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.
Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur, n'ai-je pas aussi mes jours _nébuleux_? Quand je serai _cheux_ nous, c'est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les jeter à l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.
Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Êtes-vous assez bête! je me réserve de vous laver la tête; mais ne recommencez pas souvent ces sottises-là.
Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi toujours _un brin_.
LXIII
A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
Paris, 9 mars 1831.
Mon cher enfant,
Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une lettre de mon frère, aigre jusqu'à l'amertume, contient ce qui suit: _Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que personne au monde. Prends garde d'émousser ce sentiment-là._
Il y a là bien de la cruauté. C'est me dire, qu'un jour je ne trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte un coeur égoïste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas ainsi, n'est-ce pas?
Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez mon bien le plus précieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'être triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.
On me blâme, à ce qu'il paraît, d'écrire dans _le Figaro_. Je m'en moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain moi-même. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le _journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que souvent il est dégoûtant; mais on n'est pas obligé de se salir les mains pour écrire, et j'arriverai, j'espère, sans cela. Ce petit journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre nécessaire dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans _camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde. Je n'ai affaire qu'à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges qu'il me donne. C'est très agréable.
Vous saurez que j'ai débuté par un _scandale_, une plaisanterie sur la garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier. Déjà je m'apprêtais à passer six mois à la Force; car j'aurais très certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti ce matin l'absurdité d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier aux tribunaux d'en rester là. Tant pis! une condamnation politique eût fait ma réputation et ma fortune.
La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y une préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf, et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!
Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je vois, de singulières particularités. Si j'avais le temps de les enregistrer, ce serait un curieux journal.
Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre santé. Je vous embrasse de tout mon coeur.
LXIV
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 14 avril 1831.
Ma chère maman,
J'ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j'ai séjourné quelques jours à Bourges, où j'ai été assez malade. Je me porte bien tout à fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours. Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez fraîche pour vous donner l'idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mère.
J'ai trouvé Polyte un peu malade; sa femme, toujours la même, bonne et indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le précepteur avec des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson; Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà!
Et vous, ma chère maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait déjà à Paris un air de fête? Promenez-vous Caroline, en attendant que la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas s'ennuyer.
Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains? Dites-lui qu'à la première révolution, les femmes repousseront les gardes nationaux avec des pots de chambre.
Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en famille. Ne pouvant faire d'émeutes, on fait des cancans; ce qui m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'élections, d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!
La peste des petites villes, c'est le commérage. Les hommes s'en mêlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intérêts politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au sérieux. Il y a de quoi crever d'ennui; car, après tout, la vie n'est pas faite pour se fâcher d'un bout à l'autre. J'aime mieux laisser les hommes comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher.
N'est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l'esprit si jeune et le caractère si gai? Je voudrais que Maurice fût d'âge à entrer au collège; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie de ma vie à Paris. J'aime la liberté dont on y jouit et l'insouciance qui fait le fond du caractère de ses habitants.
Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois. Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.
Bonsoir, ma chère petite maman.
LXV
A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE
Nohant, avril 1831.
Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très bien la comédie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitié pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour entraîner l'auditoire naturellement peu _entraînable_ et beaucoup plus sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme; mais vous êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de changer de figure s'il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut pas être caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manières de dire très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_. Dites-leur d'apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées. Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.
J'ai regret d'avoir manqué votre précédente représentation, j'étais trop malade. J'ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à votre loterie. J'y aurais coopéré par quelque ouvrage si j'avais eu plus de temps et de santé.
Votre mère m'a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup. Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.
Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.
LXVI
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 31 mai 1831.
Ma chère maman,
Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d'autrui. Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte; c'est tout comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne propre? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des petites choses, tolérer beaucoup d'imperfections à la nature humaine et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite; mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte?
Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d'agir est le premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une famille, elle est infiniment plus douce; mais où cela se rencontre-t-il? Toujours l'un nuit à l'autre, l'indépendance à l'entourage ou l'entourage à l'indépendance. Vous seule pouvez savoir lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter l'ombre d'une contrainte, c'est là mon principal défaut. Tout ce qu'on m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire de moi-même, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand malheur d'être ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous de là.
Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence pour ce travers, vous m'en trouveriez bientôt corrigée sans savoir comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu, j'ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n'avons vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que mon caractère à dû subir bien des changements depuis ma première jeunesse.
Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule êtes dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberté. Être toute seule dans la rue et me dire à moi-même: «Je dînerai à quatre heures ou à sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel est mon caprice.» Voilà ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs des hommes et la raideur des salons.
Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les dissuader. Je sens que ces gens-là m'ennuient, me méconnaissent et m'outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis pas méchante: j'oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne suis pas haineuse et que je n'ai pas même l'orgueil de me justifier.
Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner sans pitié tout ce qui n'est pas taillé sur notre patron?
Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l'intolérance, des fausses vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse, votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner votre brillante destinée! Une mère indulgente et tendre qui vous eût ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit: «Laisse les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi, je te bénis!» Que de bien elle vous eût fait! quelle consolation elle eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie!
On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompée; si vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté. J'ai des défauts, mon mari en a aussi, et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages, qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des maîtresses ou n'en a pas, suivant son appétit; qu'il boit du vin muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dépense, selon son goût; qu'il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.
Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il est plutôt économe que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne songe qu'à eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez, que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai entièrement abandonné l'autorité des biens, je ne crois pas qu'on puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer.
Il me faut peu de chose: la même pension, la même aisance qu'à vous. Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque: sans cela, il me deviendrait odieux et méprisable; c'est ce qu'il ne veut point être. Je suis donc entièrement indépendante; je me couche quand il se lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec votre raison et avec votre coeur de mère; l'un et l'autre doivent être pour moi.
J'irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants (vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère, je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d'esprit pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette dureté.
Adieu, chère petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille: l'exemple de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.
Écrivez-moi, chère maman; je vous embrasse de toute mon âme.
LXVII
A MADAME DUVERNET MÈRE, A LA CHATRE
Nohant, lundi, juin 1831.
Chère dame,
Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui m'annonçant que des affaires imprévues, relatives au _Figaro_ avec M. le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l'ont empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu du silence de Charles et du vôtre.
Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs et choisir vous-même vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout entière avec le bon meunier, son fils et l'âne... Je ne vois autour de vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je n'ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée.
LXVIII
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.
Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel du châtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guère dire deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous dire combien votre amitié m'a été douce durant ces trois mois. Nous ne nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eût rien appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fût venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries respectives avaient besoin de s'entendre.
Sans vous, j'aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur. Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m'épanchais près de vous ont adouci ce temps d'épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous les avons mieux supportés. Du moins, je puis l'avancer pour mon compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été réciproque.
Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de leur coeur une fois qu'ils l'ont donné. Désabusée sur tout le reste, je ne crois plus qu'à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m'ont comprise, avec mes défauts, mon esprit _antisocial_ et mon mépris pour tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh! j'oublierai tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer. Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos promesses. J'y crois et j'y compte.
C'est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature nous a faits.