Corneille expliqué aux enfants

Part 8

Chapter 83,793 wordsPublic domain

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine. Mais, avant que d'entrer en ces difficultés, Souffrez que je réponde à vos civilités. Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime: La victoire attachée à vos premiers exploits, Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois, Avant la dignité qui permet d'y prétendre, Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre. Si dans l'occasion je ménage un peu mieux L'assiette du pays, et la faveur des lieux, Si mon expérience en prend quelque avantage, Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge; Le temps y fait beaucoup; et, de mes actions; S'il vous a plu tirer quelques instructions, Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres; Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi S'instruiront contre vous, comme vous contre moi. Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire: Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire; Et si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète; Et sur les bords du Tibre, une pique à la main, Lui demander raison pour le peuple romain.

Pompée, réservé, prudent, à la fois désireux d'adoucir Sertorius, et tout plein de la pensée de son rôle futur dans l'Etat, répond plutôt en parlant de l'avenir que du présent. Ce qu'il veut, dit-il, c'est ménager le pouvoir, pour se le réserver à lui-même plus tard, et, alors, n'en user que pour le bien du peuple et le rétablissement de la liberté romaine:

Tous mes souhaits, seigneur, sont pour la liberté; Et c'est ce qui me force à garder une place Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace, Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.

Voilà un singulier moyen de servir la liberté, répond Sertorius. Vous voulez affranchir votre pays d'un pouvoir despotique...

Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre; Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux, Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme; Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui, Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui. Comme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux; Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître, Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. La main qui les opprime, et que vous soutenez, Les accoutume au joug que vous leur destinez: Et, doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.

Pompée est un peu étonné de cette franche et directe attaque, et, en avocat habile, il a recours à un détour ingénieux. On l'accuse d'être tyran après l'avoir accusé d'être esclave, ou plutôt on l'accuse d'être tyran en sous-ordre, et de commander à titre de serviteur. Mais Sertorius lui-même ne commande-t-il point? N'est-il point un despote à sa manière? n'exerce-t-il pas en Espagne un pouvoir absolu, comme Sylla fait à Rome?

Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici? Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise: Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux. Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas, comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général, Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal? Les titres différents ne font rien à la chose: Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose; Et s'il est périlleux de s'en faire haïr, Il ne serait pas sûr de vous désobéir. Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme vous faites: Jusque-là...

Sertorius se révolte. Lui, tyran! Lui, despote! Lui, un autre Sylla! le Sylla de l'Espagne! Quelle est cette plaisante insinuation, ou cette outrageante comparaison? Pompée attend, dit-il, le moment où lui aussi sera maître pour décider sur le cas de Sertorius.--Mais, réplique Sertorius,

. . . . . . Vous pourriez en douter jusque-là, Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne; Mes ordres n'ont encore assassiné personne: Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.

Oh! l'homme aimable que Pompée, et bien fait pour manœuvrer avec une souplesse enveloppante dans les réunions d'hommes politiques! «Vous ne commandez que par l'amour que vous inspirez», répond-il à Sertorius. Mais, ajoute-t-il avec un sourire moitié flatteur, moitié railleur,

Votre pouvoir en est d'autant plus dangereux, Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour A détruire un pouvoir que fait régner l'amour. Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses. Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis, Que cet asile ouvert sous vous a réunis. Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie? Elle serait extrême[52] à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens. Il est doux de revoir les murs de la patrie: C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie; C'est Rome...

[52] Ma joie serait extrême, si je trouvais.....

L'effet des compliments insinuants et adroits sur les caractères énergiques et les cœurs fiers est de les enfoncer plus avant dans leurs résistances, et de leur faire embrasser leur dessein d'une plus forte attache.

On met en suspicion les vertus républicaines de Sertorius, et en doute la légitimité de son pouvoir, et, en même temps, on le flatte tout haut, par compensation de l'insulter tout bas; et encore on prononce par deux fois devant lui ce nom de Rome qui est toute son âme, pour insinuer qu'il a rompu les liens qui l'unissaient à elle. Il s'emporte tout franc alors, et éclate. Qu'est-ce donc qu'on appelle Rome?

Le séjour de votre potentat? Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat?

Rome est ici, en Espagne, avec le Sénat proscrit, les patriotes chassés, les légions fidèles à la loi, avec Sertorius enfin.

_Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles Que ses proscriptions comblent de funérailles: Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau; Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force, Avec les faux Romains elle a fait plein divorce; Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis!_

Ce qui serait digne de Pompée, ce n'est pas de servir sous Sylla, ce n'est pas de chercher à séduire Sertorius, ce serait de s'unir aux patriotes, aux républicains, aux vrais Romains, pour briser un joug odieux, déshonorant pour Rome, inutile et funeste au monde.

Je ne sais qu'une voie Qui puisse avec honneur vous donner cette joie. Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas: Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras. Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie, Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie; Et nous épargnerons ces flots de sang romain Que versent tous les ans votre bras et ma main.

Pompée, en venant pressentir Sertorius, avait une pensée de derrière la tête, un dernier argument en réserve, comme un général a une dernière troupe en arrière-garde qu'il ne fait donner qu'au moment suprême pour assurer la victoire.

Cette raison décisive est une proposition de Sylla, qui a autorisé Pompée à dire à Sertorius qu'il consentait à se démettre du pouvoir, si Sertorius consentait à mettre bas les armes.

C'est ce que Pompée se décide enfin à dévoiler à Sertorius:

Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre. Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature; Et déjà, de lui-même, il s'en serait démis, S'il voyait qu'en ses lieux il n'eût plus d'ennemis. Mettez les armes bas, je réponds de l'issue; J'en donne ma parole après l'avoir reçue. Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.

Mais Sertorius aussi est général, et connaît les ruses de guerre. Il flaire un piège, et répond froidement: Sylla doit me tromper, puisqu'il vous a bien séduit vous-même:

Je ne m'éblouis point de cette illusion. Je connais le tyran, j'en vois le stratagème; Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même. Vous qu'à sa défiance il a sacrifié Jusques à vous forcer d'être son allié...

Pompée est battu. Il n'a plus de corps de réserve à faire donner, et même il est forcé dans ses derniers retranchements. On lui a montré qu'il est un peu la dupe de Sylla, et tout à fait son prisonnier. Ainsi finit cette entrevue entre le lion et le renard.

Je vous ai cité toute cette scène, mes chers amis, d'abord parce qu'elle est très belle, bien entendu, ensuite parce que vous entendrez dire quelquefois que Corneille est souvent une espèce d'avocat dans ses tragédies, qu'il y fait de grands discours, et même des discours qui sentent le tribunal et la chicane, _qu'il plaide_ enfin.

C'est très vrai, cela. Corneille aime à plaider envers, et plaide bien. Mais il ne faut peut-être pas lui en faire un très grand reproche, parce que, quand il met en présence deux de ses personnages comme deux avocats, ce n'est pas au meilleur avocat qu'il fait gagner le procès, c'est à la meilleure cause.

Dans la scène de tout à l'heure, le talent d'avocat, l'habileté, l'adresse, l'amabilité insinuante, et les ressources des mouvements tournants, c'est Pompée qui a tout cela. Sertorius va droit devant lui, dans sa pleine franchise, et le mouvement rude et fort de sa passion pour le bien. Et qui est battu? c'est Pompée. Qui s'en va intact, et victorieux, et assez dédaigneux? c'est Sertorius.

Il n'est pas défendu d'être habile. Mais Corneille sait très bien que la plus grande habileté humaine, c'est encore de penser toujours la même chose, une fois qu'on se sent dans le vrai, et que, contre cette obstination tranquille dans une idée juste, tout vient se briser, sans même qu'on mette grand effort dans la résistance. Remportez souvent de ces victoires-là.

Hélas! c'est la dernière que Sertorius aura remportée.

La vertu donne la bonne réputation toujours, la gloire quelquefois, l'influence sur les hommes souvent, la fierté d'une bonne conscience et la paix du cœur infailliblement. Elle ne donne pas toujours le succès définitif. Il n'importe; et Corneille, comme je vous le disais au commencement, a voulu justement prouver qu'il n'importe pas. Sertorius meurt au moment du triomphe de ses idées, ou, du moins, au moment où ce qu'il déteste le plus au monde, la tyrannie, va disparaître.

La proposition de Sylla _n'était pas un piège_. Sylla, réellement, voulait abdiquer, et, de fait, on apprend qu'il abdique. Mais, en même temps, on apprend que Sertorius a été tué. Perpenna, un de ses lieutenants, jaloux de lui, le trahissait. Il l'a fait périr. Il vient s'en faire honneur devant Viriate, en l'assurant qu'il a commis cette lâcheté par amour pour elle:

PERPENNA, _à Viriate_.

Sertorius est mort: cessez d'être jalouse, Madame, du haut rang qu'aurait pris son épouse, Et n'appréhendez plus, comme de son vivant, Qu'en vos propres Etats elle ait le pas devant. Si l'espoir d'Aristie[53] a fait ombrage au vôtre, Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre, Et que ce coup heureux saura vous maintenir Et contre le présent et contre l'avenir. C'était un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge Ne pouvaient avec vous faire un digne assemblage; Et, malgré ces défauts, ce qui vous en plaisait, C'était sa dignité qui vous tyrannisait. Le nom du général vous le rendait aimable; A vos rois, à moi-même il était préférable: Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi; Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi, Avec des qualités, où votre âme hautaine Trouvera mieux de quoi mériter une reine....

[53] Aristie, de son vrai nom Antistie, était la première femme de Pompée.

Viriate éclate en imprécations ironiques contre le misérable. Jamais Sertorius n'a paru si grand que dans cette noble et fière louange de ses vertus faite par celle qui l'aimait, et dans la confusion où son ennemi reste comme accablé:

VIRIATE.

En effet, c'est à moi de répondre; Et mon silence ingrat a droit de me confondre. Ce généreux exploit, ces nobles sentiments Méritent de ma part de hauts remercîments; Les différer encor, c'est lui faire injustice. Il m'a rendu sans doute un signalé service; Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi: Le grand Sertorius fut son parfait ami; Apprenez-le, seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade; Et, pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, Il me coûtera peu de vous le déférer): Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, Ce héros; qu'il osa mériter ma colère; Que malgré son amour, que malgré mon courroux, Il a fait tous efforts pour me donner à vous; Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, Tout mon dessein n'était qu'une attente frivole; Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main. . . . . . . . . . . Permettez que j'estime La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin, Et de son général se faire un sacrifice, Lorsque son amitié lui rend un tel service; Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense: Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi; Tout cela montre une âme au dernier point charmée. Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée; Et, comme je n'ai point les sentiments ingrats, Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas: Ce serait en son lit mettre son ennemie, Pour être à tous moments maîtresse de sa vie; Et je me résoudrais à cet excès d'honneur, Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur. Seigneur, voilà l'effet de ma reconnaissance. Du reste, ma personne est en votre puissance; Vous êtes maître ici; commandez, disposez, Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

Du reste, l'assassin sera puni comme il mérite de l'être. Pompée est un habile et un diplomate; mais il n'est pas un misérable. Il a grand cœur et sait estimer ses ennemis. Il fait jeter Perpenna au peuple ameuté, qui déchire le meurtrier du grand Sertorius.

En donnant cet ordre terrible mais juste, il dit, du grand ton dont il doit parler plus tard quand il sera maître du monde:

C'est assez. Je suis maître; je parle; allez, obéissez!

Puis, se retournant vers Viriate, désolée, mais toujours fière:

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître, Grande reine; ce n'est que pour punir un traître. Criminel envers vous d'avoir trop écouté L'insolence où montait sa noire lâcheté, J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire, Pour me justifier avant que vous rien dire: Mais je n'abuse point d'un si facile accès, Et je n'ai jamais su dérober mes succès. Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève, Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve; Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.

Viriate a une admirable réponse. Elle aimait Sertorius, et était l'ennemie des Romains à cause de lui. Magnifique hommage à la mémoire pure et grande de Sertorius. Sertorius mort, elle met bas les armes, renonce à la guerre, au mariage, à tout rôle politique.

Elle vieillira, grave et triste, enveloppée dans son deuil, et n'ayant plus d'autre entretien que le souvenir du grand patriote, du grand proscrit, du grand vaincu. Elle se considère comme la veuve de Sertorius, et la gardienne de sa tombe. Nous avons vu précédemment (chap. IX) Cornélie survivant à Pompée pour faire respecter sa mémoire et ne vivre que de son souvenir; Viriate est la _Cornélie_ de Sertorius:

Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte; C'est tout ce que je puis, seigneur, après ma perte; Elle est irréparable: et comme je ne voi Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi, Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée; Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née. D'une juste amitié je sais garder les lois, Et ne sais point régner comme règnent nos rois: S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine, Je m'ensevelirai sous ma propre ruine; Mais si je puis régner sans honte et sans époux, Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous. Vous choisirez, seigneur; ou si votre alliance Ne peut voir mes Etats sous ma seule puissance, Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains, Et je m'y tiens déjà captive des Romains.

On est digne, quelquefois, de comprendre les sentiments qu'on est capable d'inspirer. Pompée, qui plus tard laissera à une Cornélie le souvenir ineffaçable de lui-même, comprend tout ce qu'il y a de noble dans le renoncement triste et désolé de Viriate. Il s'incline devant cette noble infortune et cette grande douleur, et répond:

Madame, vous avez l'âme trop généreuse Pour ne pas obtenir une paix glorieuse; A Rome l'on verra mon pouvoir abattu, Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

«Honorer la vertu.» Ce n'est peut-être pas le Pompée de l'histoire qui parle ainsi; mais c'est Corneille. Quand Corneille ne couronne pas ses héros vertueux de gloire et de prospérité, il les couronne d'honneur et de respect après leur mort. Comme autour de Polyeucte, martyr de sa foi, il amenait Pauline enthousiaste et prête au sacrifice, Félix converti et repentant, Sévère respectueux et attendri: de même sur la tombe de Sertorius, martyr de son patriotisme, il réunit les deux ennemis, Viriate et Pompée, l'une vouée à un deuil éternel, l'autre respectueusement ému, dans une même pensée de regret, d'admiration, de vénération, et d'esprit de paix.

CHAPITRE XII.

LE MENTEUR.

Vous voyez ce que c'est qu'une tragédie, et comme Corneille sait en faire une belle leçon à nous enseigner la patience, la sincérité, la clémence, l'honneur, le patriotisme. Il était si plein de ces grandes idées et de ces beaux sentiments que, même dans ses comédies, il a quelquefois touché, avec autant de puissance que dans ses autres ouvrages, ces nobles pensées. Je vous ai dit que les comédies étaient des pièces de théâtre pour faire rire innocemment les honnêtes gens. Corneille sait faire rire en effet; mais il déteste tant tout ce qui est bas, que, quand il rencontre, en écrivant sa comédie, un défaut honteux, il ne peut s'empêcher de prendre sa grande voix pour le flétrir. Ainsi il a fait une comédie qui s'appelle _le Menteur_.

Il y a dans cette comédie un jeune homme, nommé Dorante, un étudiant, qui n'est pas du tout un mauvais cœur, mais qui est léger et étourdi, et qui aime à inventer des histoires, un peu pour s'amuser, parce qu'il a l'imagination vive, un peu par vanité, et pour faire admirer les étonnantes aventures par où il veut faire croire qu'il a passé. Il arrive à Paris, et quelqu'un lui fait comprendre ce qu'est cette grande ville où il entre:

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés: L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise[54], Et vaut communément autant comme il se prise[55]: De bien pires que vous s'y font assez valoir.

[54] Se fait recevoir, se fait accueillir.

[55] S'estime.

Notre jeune homme profite trop vite de ses conseils, et ne songe qu'à «paraître» et «se faire valoir». Il raconte à ses nouvelles connaissances une foule de brillantes affaires qui ne lui sont pas arrivées. Il a été à la guerre et s'y est très bien conduit.

Et durant ces quatre ans Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire...

A peine de retour à Paris, il a donné une fête superbe sur la Seine:

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster; Les quatre contenaient quatre chœurs de musique, Capables de charmer le plus mélancolique. Au premier, violons; en l'autre, luths et voix; Des flûtes, au troisième; au dernier, des hautbois, Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies Dont on pouvait nommer les douceurs infinies. Le cinquième était grand, tapissé tout exprès De rameaux enlacés pour conserver le frais, Dont chaque extrémité portait un doux mélange De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange. Je fis de ce bateau la salle du festin: Là je menai l'objet qui fait seul mon destin[56]; De cinq autres beautés la sienne fut suivie, Et la collation fut aussitôt servie. Je ne vous dirai point les différents apprêts, Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets: Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices On servit douze plats, et qu'on fit six services, Cependant que les eaux, les rochers et les airs, Répondaient aux accents de nos quatre concerts. Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées, Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux[57] D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre. Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour, Dont le soleil jaloux avança le retour: S'il eût pris notre avis, sa lumière importune N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune; Mais, n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

[56] _Objet_ est pris ici dans le sens de personne qu'on aime.

[57] _Fusée volante_ qui tournoie.

Pourquoi tous ces mensonges? lui demande son valet qui s'en effraie.--Pourquoi? pour donner de soi une idée avantageuse. On serait bien en air de cour si l'on disait tout naïvement qu'on est un étudiant en droit qui revient de Poitiers!